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Paris vu par Agnès VardaUne glaneuse des villes
par
Françoise Puaux Et Paris est plus
au milieu comme le plexus solaire du corps, un peu plus haut, point vital et
nerveux, lieu de respiration centrale qui se répercute dans tous les
lieux majeurs de pulsation : les grandes villes de
province.
Agnès Varda
(1994)
Sa naissance à Bruxelles de parents franco-grecs fait de cette
Parisienne - Agnès Varda réside depuis environ un
demi-siècle dans la rue Daguerre, si bien nommée pour une
photographe - une exploratrice du quotidien, glaneuse à ses heures
d'impressions singulières, qui filme volontairement la ville
"secrète".
Un passage par l'école du Louvre, le Théâtre
National Populaire de Jean Vilar pour lequel elle devient photographe
officielle, de constants allers-retours entre photographie et images
animées, cinéma et télévision, documentaires et
fictions, courts et longs métrages, films de commande et films
personnels, notes et "carnets de voyage", abolissant
toutes les frontières, la définissent comme une authentique
pionnière, en marge du cinéma d'auteur de la Nouvelle Vague -
période durant laquelle elle débute ses expérimentations -
voire en marge du féminisme pour lequel elle a cependant œuvré.
Cette recherche constante de la fiction derrière la
réalité ou de la réalité derrière la fiction
ancre son œuvre dans une perpétuelle réflexion sur l'image. De
Paris à Los Angeles, en passant par La Havane, sans oublier Nantes,
ville de son complice Jacques Demy, Sète, la "cocotte
d'Azur", Avignon, la Provence sans concession de
Sans toit ni loi, Agnès
Varda filme volontairement le hors-champ, la ville
"secrète", l'envers du décor, tout ce qui
ne fait pas "tableau".
La ville, une question de point de vueQuatre ans après avoir tourné son premier long
métrage avec les habitants de La pointe
courte (1954), quartier de pêcheurs de Sète, et avoir
répondu à un film de commande sur les châteaux de la Loire
(Ô saison, ô
châteaux, 1957-58), Varda produira avec sa propre
société Ciné-Tamaris un documentaire
délibérément "subjectif",
L'Opéra-Mouffe, qu'elle
désirait à l'origine simple album de photos de la rue Mouffetard.
A travers ce carnet de notes d'une femme enceinte situé dans ce quartier
du 5e arrondissement derrière le Panthéon, entre les
églises Saint-Etienne-du-Mont et Saint-Médard, dans cette rue de
marché qui traverse le quartier auquel elle a donné son nom, la
cinéaste nous entraîne sur la grinçante musique de Georges
Delerue inspirée de L'opéra de
quat'sous de Brecht, où les clochards font écho
à cette ancienne population de gueux et dont les quatrains
chantés - L'Opéra-Mouffe,
des amoureux,
du sentiment de la nature,
de la grossesse,
quelques-uns,
les chers disparus,
joyeuses fêtes,
de l'ivresse,
des angoisses -
égrènent une série de thèmes qui s'entrelacent -
l'amour, la vie, la mort - autour d'images fortes, de portraits réels ou
imaginaires d'ivrognes immobiles, de clientes bavardes, d'étalages de
tripes ou de légumes, d'enfants qui fêtent le carnaval. Cette
association d'images semblable à cette enseigne de magasin
Au fouillis des dames n'est pas
une simple modification du regard, elle est également l'occasion pour
cette femme qui filme, elle-même enceinte, de se délivrer
provisoirement du "fouillis" qu'elle porte en elle, de
ses fantasmes et de ses peurs. Par ces objets-métaphores - citrouille
tranchée par un couteau qu'elle a rapproché du ventre de la
maternité, chou, tulipe, colombe, cœur de veau, lapin
éventré… -, L'Opéra-Mouffe, voire
"L'Opéra-Bouffe", prolonge tout en les
accomplissant les recherches de la photographe du TNP dans son studio de la rue
Daguerre, captant les instantanés d'une rue familière.
Si pour Varda "en comprenant les gens on comprend mieux
les lieux, en comprenant les lieux on comprend mieux les gens",
avec son deuxième long métrage
Cléo de 5 à 7 (1962),
véritable exercice de style tourné en temps réel dans les
rues de Montparnasse et le parc Montsouris, elle retrouve l'expérience
d'être une femme dans Paris, avec sa peur de la ville et de ses dangers,
peur de la solitude et de la mort. Le déroulement entre ces deux temps,
celui de la prophétie dont prend connaissance Cléo (jeune
chanteuse de variétés, interprétée par la si
charnelle Corinne Marchand), dès le générique couleur chez
la cartomancienne de la rue de Rivoli, et celui du diagnostic d'un cancer
énoncé par le médecin de La Salpetrière en noir et
blanc, intéresse davantage Agnès Varda que l'action
elle-même, elle qui voulait, dès l'origine, montrer Paris
"vu par un œil spécial" !
Non seulement cette errance sans fin dans la
ville conduit Cléo à sa propre transformation, comme dans un
temps suspendu - ce qu'exprime par l'absurde la division du film en treize
chapitres Cléo de 17h05 à
17h08, Angèle de 17h08
à 17h13, etc., indiquant ainsi le point de vue d'autres
personnages, Angèle la secrétaire, Bob le compositeur, l'amant,
Dorothée l'amie modèle et son mari Raoul, le projectionniste,
Antoine le permissionnaire de rencontre - mais donne à voir aussi le
côté primesautier d'un cinéma de la sensation et de la
lucidité. Même si les trajets de Cléo en taxi ou en autobus
sont des trajets réels - en taxi rue Mazarine, rue Huyghens, dans
l'immense studio blanc de Cléo aux décors signés Bernard
Evein, place Edgar-Quinet, au café du Dôme, rue Vavin, au parc
Montsouris, dans le bus place Verlaine et enfin à l'hôpital de La
Salpêtrière -, on est loin du cinéma-vérité
et du documentaire. Ici Varda donne à voir un espace mental, la
métamorphose d'un regard que Cléo va bientôt porter sur le
monde. Toute une série d'annotations, de signes mortifères saisis
à la volée traduisent l'angoisse de Cléo, l'accompagnant
dans sa première traversée de Paris : le croisement d'un
enterrement, l'enseigne A la bonne
santé à l'angle de la rue Huyghens et du boulevard
Raspail, la boutique de masques africains rue Bonaparte, les bonimenteurs et
autres forains qui se mutilent du quartier Montparnasse, la scène de
rupture dans le café, l'entrée du soleil dans le signe du
Cancer...
Le malicieux film muet, tourné sur le pont Mc Donald
près de la porte de La Villette, vu de la cabine du projectionniste, se
joue de ses inquiétudes. "Maudites lunettes
noires" peut-on lire sur le carton lorsque Godard - ami et
collègue de la Nouvelle Vague, devenu acteur pendant une minute trente
pour la circonstance - s'aperçoit que tous les malheurs arrivés
à sa jeune femme (Karina devenue
"négresse", écrasée, enfin disparue
dans un corbillard) ont pour origine ses verres fumés. Question de
vision, question de point de vue ! Car c'est à mi-chemin exactement,
à mi-parcours du film que Cléo, ôtant sa perruque et son
déshabillé de starlette, abandonnant le monde de la
superficialité - l'essayage chez la modiste, le passage-éclair de
l'amant - opte pour une ouverture sur l'autre. Vêtue d'une simple robe
noire, elle peut alors se mettre à voir la ville, prête à
accueillir le regard des autres sur elle, et à rencontrer un soldat en
permission de la guerre d'Algérie auquel elle n'aurait pas autrefois
prêté attention. Avec Antoine (Antoine Bourseiller,
déjà acteur dans L'Opéra-Mouffe), elle peut partir, au
final, à la découverte d'elle-même, dans la
simplicité et la profondeur de l'amour.
"D comme daguerréotypes"Avec Daguerréotypes (1975), Varda
décidait de filmer au plus près sa rue, ses voisins et
commerçants situés entre le n°70 et le n°90, chez qui
elle tournait reliée par un cordon ombilical - câble de
quatre-vingt dix mètres qui ne permettait pas d'éclairer
au-delà - qui la tenait attachée à sa maison de la rue
Daguerre et, surtout, à l'enfant qu'elle venait d'avoir avec Jacques
Demy. Pour elle, ce film produit par la ZDF, l'INA et Ciné-Tamaris,
"ce n'était pas seulement les gens de ma rue, c'était
tout autant ce qui se passait en moi". Comme Cléo, Varda
était à l'écoute de sa propre métamorphose comme
à l'époque de L'Opéra-Mouffe et de sa rue Mouffetard.
Les détails anodins que choisit la cinéaste et qui du coup
deviennent très signifiants comme la vitrine du
Chardon bleu, droguerie qui ouvre
et ferme le film et dont le propriétaire veille sur Marcelle, sa femme
amnésique, apporte la preuve - si besoin était - du surgissement
d'une autre vérité, celle d'une poésie qui entoure et
drape le quotidien. Tout comme l'affiche d'un magicien, Mr Mystag,
annonçant son spectacle pour le samedi suivant au café du coin,
déclenchait le réveil d'un monde qui sommeille, celui du petit
commerce en voie de disparition, et dont Varda se faisait la discrète
porte-parole, moins sociologue qu'auteur attentif à la
différence, captant les gestes, les façons de vivre et de
travailler, les échanges d'argent dans ce lieu si proche.
A l'image de cet illusionniste, qui réside en tout artiste,
Varda propose plus qu'un album de quartier : bouchers, boulangers,
quincailliers, coiffeurs mixtes, épiciers, vendeurs d'accordéon,
cafetiers vivant en couple, tous venus de leur province, forment
désormais un étrange portrait
"stéréo-daguerréotypé". En
effet, n'avait-elle pas tenu, au final, à les faire sortir
d'eux-mêmes en leur demandant où ils s'étaient
rencontrés et quels étaient encore leurs rêves ? Car le
plus frappant dans cet "immobilisme de quartier", dans
cette petite communauté liée par les habitudes et
l'expérience commune, avait pris la forme de photographies
filmées, les boutiquiers posant eux-mêmes à la fin du film
comme figés une fois pour toutes dans les années soixante-dix,
mais ô combien vivants, vibrants
"daguerréotypes". D'ailleurs, ne retrouvera-t-on
pas la boulangère de la rue Daguerre, Marie Piednoir, dans la
série télévisuelle de 1982 Une minute pour une image, commentant une
photographie de Robert Doisneau, Le pain
quotidien (Paris, 1953), dixième photo de l'album imaginaire
d'Agnès Varda ?
Avec la commande par TF1 des
Dites cariatides, court
métrage de 1984 ayant reçu le prix du meilleur film documentaire
au Festival international du Film d'architecture et d'urbanisme de Lausanne en
1987, Varda part à la recherche des atlantes et des cariatides de la
capitale - faute de pouvoir filmer les origines à Athènes. Cette
promenade sur les façades des demeures parisiennes, où la plupart
des cariatides qui soutiennent les chapiteaux, linteaux et balcons datent de
1860, est un prétexte pour la cinéaste à bercer le
spectateur, en voix off, des poèmes des dernières années
de Baudelaire. "Je suis belle ô mortels..." : la
statuaire y répète les mêmes clichés du 16, rue
d'Abbeville au 20, rue de Longchamp, du 4, rue de la Paix au 19, rue des
Halles, du 1, rue Palestro au 53, quai des Grands-Augustins, du 10, rue du
Cirque au 19, rue Clapeyron, enfin du 43, rue Boissonnade au 57, rue de
Turbigo. Contrairement aux atlantes, statues masculines en position d'effort et
de contraction, les cariatides semblent porter l'édifice avec
grâce, l'œil de l'artiste remarquant au passage que sur les deux
cariatides qui se répondent en façade, celle de droite montre
davantage de nudité, preuve sans aucun doute que dans toute reproduction
de clichés, une part d'originalité - la possibilité de
quelques variantes - est toujours possible.
Pour un autre très court métrage de commande, et cela
bien avant la série Une minute pour une
image, ce sont trois minutes de célébration que Varda
produit pour les cinquante ans de la Cinémathèque
française dans T'as de beaux escaliers...
tu sais (1986), sur une musique de Michel Legrand,
compositeur attitré de Jacques Demy et qui apparaissait
déjà dans Cléo de 5 à
7. Le montage parallèle qu'elle propose des
quelques cinquante marches qui montent au musée du Cinéma du
palais de Chaillot et qui descendent vers la salle obscure où sont
projetés quelques dix films aux escaliers célèbres choisis
parmi le patrimoine conservé -
Juve contre Fantômas,
Pépé le Moko,
Le cuirassé Potemkine,
L'impératrice rouge,
Citizen Kane,
Ran,
Le coup du parapluie,
Le mépris,
Cover Girl,
L'histoire d'Adèle H -
anticipe l'hommage qu'elle rendra au septième art, lors de son
centenaire en tournant près de Rambouillet
Les cent et une nuits (1994-5) et
où Michel Piccoli interprètera ce Mr Cinéma auteur,
réalisateur et producteur.
Du très court au long métrage, documentaire ou non,
Agnès Varda ne cesse d'interroger l'image fixe ou animée,
l'instant photographique comme celui d'Ulysse (1982), cliché pris en
1954 à partir duquel, trente ans plus tard, elle interroge ses propres
souvenirs et ceux des personnages figés une fois pour toutes et qu'elle
retrouvera dans une librairie de la rue de Rivoli ou dans le bureau du
directeur artistique du magazine Elle.
Dans Elsa la rose (1965), c'est
également à une démarche biographique qu'elle s'attelait
(si ce n'est autobiographique : à travers le couple Elsa Triolet -
Aragon qu'elle put filmer au café du Dôme, dans leur appartement
de la rue de Varenne et leur maison de Saint-Arnoux-en-Yvelines, et à
qui elle demanda, tout en feuilletant les vieilles photographies d'avant leur
rencontre, de rejouer des situations passées, illustrées par des
poèmes d'Aragon lus par Michel Piccoli, comme si le bonheur qu'elle
avait essayé de saisir l'année précédente dans son
deuxième long métrage du même nom de 1964, échappait
à l'analyse). "Le bonheur n'est pas gai",
"c'est une grâce", c'est ce que semble vouloir
dire ce jeune couple d'artisans sur fond impressionniste de la
"campagne parisienne", Fontenay-aux-Roses,
L'Haÿ-les-Roses, Bagneux, Créteil, Mennecy et
Verrières-le-Buisson. De ces photos de famille, qu'en reste-t-il ? Le
bonheur ou son apparence ? Pour Varda, la réponse est simple :
"L'apparence du bonheur, c'est aussi le bonheur".
On est loin du regard critique d'une cinéaste qui cherche
à comprendre, à travers
L'une chante, l'autre pas (1976),
comment s'organisent dix ans plus tard les rapports entre les sexes. De cette
fiction documentée - le destin parallèle de deux jeunes
Parisiennes, Pomme et Suzanne, liée à un photographe suicidaire,
se retrouvant dans les années soixante-dix dans les mêmes luttes
pour la contraception et en faveur de l'avortement, séquence
mémorable d'une manifestation devant le Palais de justice de Bobigny,
avec la participation de Gisèle Halimi ! -, Varda en tourne le pendant
l'année suivante dans un cinétract militant,
Réponses de femmes, où
sur fond blanc, rangées à la manière d'une photo de
classe, elles prennent successivement la parole contre une
société délibérément machiste.
Documentaires et documenteursProcédant souvent par doublon comme dans
Mur murs (1980), documentaire sur
les "murals" de Los Angeles, capitale du cinéma,
où Varda donne avant tout la parole à un art anti-officiel,
peinture éphémère et hyperréaliste d'une
société plutôt que reportage sur des artistes en mal de
reconnaissance, et Documenteur
(1980-81), journal "obsessif" d'une Française et
de son enfant - interprété par Mathieu Demy - en exil dans une
ville anonyme, la cinéaste qu'elle est a le désir de donner la
réplique en creux à chaque nouvelle oeuvre qu'elle aborde.
Procédant par détours de l'inspiration, elle décide de
faire un film sortant d'un autre, tourner
Kung Fu Master ! (1987) à la
suite de Jane B. par Agnès V.
Ce "portrait en cinéma" de Jane
Birkin, tourné dans sa maison du 16e arrondissement, est aussi
semé de mini-fictions, collage d'entretiens, de reportages sur ses lieux
de prédilection entre Paris, Fontainebleau, Ermenonville, Bruges et
Knokke-le-Zoute. Ce portrait "autour" de Jane est un
faux autoportrait, ni tout à fait celui de Jane, ni tout à fait
celui d'Agnès, mais celui de l'artiste et de son modèle. Dans
cette femme proche de la quarantaine, l'
"héroïne" de Kung Fu, qui s'amourache d'un
camarade de sa fille (interprétée par Charlotte, sa propre fille,
Julien n'étant autre que Mathieu Demy, le fils d'Agnès Varda), il
y a la recherche de sa propre adolescence parisienne ou londonienne, de
l'esprit d'enfance filmée en miroir, celle d'Agnès/Jane sur fond
de salles de jeux vidéo. Une image sur une autre image, celle d'une
nomade sur fond de paysages urbains, perpétuelle glaneuse qui trouve en
cet inconnu du boulevard Edgar-Quinet s'alimentant directement à partir
du terroir urbain - les étals abandonnés couverts de
déchets - son frère de cinéma. Car si sous les
pavés ne se trouvait plus la plage, mais un jardin maraîcher aux
fruits abondants, Varda, glaneuse autant par les mains de monteuse que par
l'œil de cinéaste, récolterait, pour mieux l'offrir au
spectateur, le fruit de son travail.
Françoise Puaux
Docteure d'Etat ès-lettres
(littérature et cinéma), rédactrice en chef de
CinémAction pour laquelle
elle a dirigé Architecture,
décor et cinéma, Le
comique à l'écran, La marginalité à
l'écran, Le machisme
à l'écran, La
justice à l'écran, Françoise Puaux est
également conseillère éditoriale de la Collection
7ème Art aux éditions du Cerf-Corlet.
Filmographie sélectiveFictions
Documentaires
BibliographieLes citations de ce parcours thématique sont extraites des
ouvrages ci-dessous.
Ouvrages
Revues
novembre 2004
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