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Paris vu par Michel Simon par
Claude Gauteur La carrière théâtrale et
cinématographique de
Michel Simon
s'est principalement déroulée à Paris et en France. De
Boudu sauvé des eaux à
Panique, l'acteur a marqué du
sceau de son extravagante personnalité quelques figures typiquement
parisiennes, parmi lesquelles d'inoubliables clochards.
Clochards Scrupuleux employé époux d'une
mégère, Maurice Legrand s'éprend d'une prostituée
qui le gruge ; son rêve détruit, il ne lui reste plus qu'à
la tuer ; insoupçonné, il finit clochard, libre sinon heureux :
La chienne (1931) donne à
Jean Renoir l'envie de
poursuivre avec Michel Simon une collaboration fructueuse. Ce sera
Boudu sauvé des eaux (1932),
adapté de la pièce de René Fauchois que Michel Simon avait
interprétée en 1925 au théâtre des Mathurins : un
jour de cafard, un clochard, Boudu, se jette à l'eau ; n'écoutant
que son courage, un libraire le recueille et entend faire de lui un être
civilisé, mais Boudu reste inapprivoisable et retourne à son
état premier. "C'est un personnage que j'ai beaucoup
aimé, affirmait le comédien, parce qu'il avait beaucoup à
dire et qu'il l'a dit sans ménagement. […] J'apprends de Boudu qu'une
des attitudes à prendre vis à vis de la Société,
c'est de la vomir…" (Pour
vous, 10 mai 1939)
Clochard, Michel Simon l'avait été pour la
première fois dans Pivoine
(1930) d'André
Sauvage, inachevé. Il le sera encore dans
Jeunes filles de Paris (1936) de
Claude Vermorel : Mylord, sosie du baron Achille de Beaupoil. On les suit du
jardin des Tuileries à la rue Daunou, du quai de Jemmapes au boulevard
Montparnasse. Et une dernière fois dans Belle étoile (1938) de Jacques de
Baroncelli, où le joyeux Léon, "sans
profession", passe du pont Mirabeau à la rue Lepic,
déjeune sur l'herbe aux Buttes Chaumont et vend
Paris-Soir dans la rue.
Marinier Jeune mariée, Juliette (Dita Parlo) s'ennuie à bord de
L'Atalante, le long de l'Oise, au
désespoir de Jean (Jean Dasté). "Paris, Paris,
ô ville infâme et merveilleuse" beugle le père
Jules (Michel Simon), vieux marinier sans pareil. "Chère aux
amoureux autant qu'aux bandits / C'est toi la grande ensorceleuse"
ajoute la chanson.
Le camelot de la guinguette (Gilles Margaritis) renchérit :
C'est moi le cam'lot de Paris
J'vends ma cam'lote sous son ciel
gris
Son ciel couleur de
tourterelles
Qui fait toutes les
femmes belles
Ah ! ces cafés
et leurs terrasses
Il y en a tant,
et tant, et tant
Que voulez-vous que
l'on y fasse ?
C'est là que
l'aventure vous attend.
Juliette n'y résiste pas, s'enfuit et erre dans la ville
lumière, éblouie puis effrayée. Le Père Jules,
parti à sa recherche, la retrouve employée dans un magasin, le
Palace Chansons, où elle distribue des jetons pour appareils à
sous individuels. Il la ramène à bord, où la vie
reprend.
"Au cours de sa fugue, relève José
Baldizzone, Juliette va découvrir - et le spectateur avec elle - des
éléments de la réalité sociale de son temps :
départ de nuit des travailleurs dans des tramways inconfortables,
individus toujours pressés, banlieues sans grâce, autant
d'éléments courants de l'univers urbain. Plus dramatiques, les
files de chômeurs attendant devant les portes d'usines, les affichettes
annonçant "pas d'embauche", la vaine recherche de travail par Juliette,
parlant clairement d'un monde frappé par la crise", dont
"la présence obsédante […] impose à Juliette
une vision repoussante de la ville et détruit son
rêve." (Archives
n°90-91, mars 2002, Institut Jean Vigo, Perpignan)
A propos du Père Jules, Michel Simon précisera,
qu'à la différence de Boudu, il "n'a rien contre la
société ; il l'ignore ! La vomir, c'est quelque chose ;
l'ignorer, c'est bien mieux, c'est l'indispensable condition de la
sérénité." (Pour vous, 10 mai 1939)
Paris, premièreD'un côté, le bal musette du Père Tabac et sa
clientèle interlope, parmi laquelle cette vieille fripouille de Doizeau
(Michel Simon) : Amants et voleurs
(1935) de Raymond
Bernard, d'après Le costaud
des Epinettes de son père, Tristan. De l'autre, l'immeuble
sis rue Léon Deubel près de la porte de Saint-Cloud qu'investit
l'inspecteur Boucheron (Lucien Baroux) dans Derrière la façade (1939)
d'Yves Mirande et Georges Lacombe : en dépit des apparences, Picking le
lanceur de couteaux (Michel Simon) n'est pas le pire des locataires qui y
habitent.
Minable cabot des imaginaires Folies printanières du
Mort en fuite (1936) d'André
Berthomieu, sous-régisseur aux Folies-Bergère dans
Mirages / Si tu m'aimes (1937)
d'Alexandre Ryder, Michel Simon se retrouve ancien boxeur et ancien
photographe, désormais soldat du Christ et capitaine de l'Armée
du salut dans Les musiciens du ciel
(1939) de Georges
Lacombe, où il porte la bonne parole et donne le bon exemple
de la zone de Saint-Ouen aux cabarets montmartrois.
Banlieue rose C'est ce garage de Charenton où le baron Bobêche alias
Maillot (Michel Simon) organise des escroqueries aux assurances dans
Boulot aviateur (ou
Fripons, voleurs et Cie, 1937) de
Maurice de Canonge.
C'est ce café-restaurant de Bagneux,
Aux bons vivants, où Gaetan
Le Sentencier (Michel Simon), magistrat retraité renommé pour sa
sévérité et pris par méprise pour un caïd
("Monsieur Maximum"), est amené à
organiser des vols au bénéfice de ses nouveaux amis, à la
tête desquels Marie Qu'a d'ça (Arletty) - "comme de bien entendu
!". La musique a été composée par
Georges Van
Parys et les paroles par
Jean Boyer, qui
signe également la réalisation de
Circonstances atténuantes
(1939).
Et c'est la forêt où
Jo-les-bras-coupés (Michel Simon), "pur sang de La
Villette", et Loulou (Arletty), "de
Barbès", font prendre l'air à leurs dupes, Marcel
(Fernandel) et
Renée (Hélène Robert). Toujours dans
Fric-Frac (1939) de Maurice Lehmann,
du cyclisme derrière moto à
Buffalo et
une partie de bonneteau à Longchamp après les courses, où
Jo "tond les caves".
De Zola à Balzac Après deux ans d'exil doré
à Rome, Michel Simon fait sa rentrée dans les studios parisiens
en 1943 avec deux adaptations de prestige, reflets du Paris du XIXe
siècle.
Au bonheur des dames d'après
Emile Zola
d'abord, réalisé par
André
Cayatte dans des décors d'André Andrejew : 1865, un grand magasin
moderne, dirigé par le dynamique Mouret (Albert
Préjean), accélère la ruine du Vieil Elbeuf,
boutique jadis prospère tenue par le vieux Baudu (Michel Simon). Place
au progrès ! Surtout si le capital s'ouvre au travail, refrain de la
"révolution nationale" qu'il ne déplaisait
pas d'entonner à la firme productrice du film, la Continental…
Honoré de Balzac ensuite, revisité
par Pierre Benoit : "Dans le sombre et sublime écheveau de
La comédie humaine, nous
nous serons employés de notre mieux à choisir les laines
destinées à la tapisserie que Gaumont nous a demandé de
tisser. Il ne nous serait jamais, d'ailleurs, venu à l'idée
d'entreprendre pareille tâche si nous n'avions pas eu Michel Simon
à placer au centre de cette symphonie, de cette gigantesque mobilisation
d'images et de sons." Soit Vautrin, réalisé par
Pierre Billon
dans des décors de René Renoux.
Banlieue noire Panique, bien sûr, mis en
scène par Julien Duvivier, d'après
Les fiançailles de Monsieur
Hire de Georges Simenon : avocat reconverti dans
l'astrologie, photographe à ses heures, propriétaire à
l'Ile-des-Loups, Désiré Hire (Michel Simon) est victime d'une
garce (Viviane Romance) ; accusé d'un crime commis par l'amant (Paul
Bernard) de celle-ci, il est lynché par une foule
surexcitée.
Le quartier de Villejuif (94) où se développe ce drame,
le café-hôtel Le Petit Caporal, la Pharmacie Moderne, la boucherie
Capoulade, la crèmerie, a été inventé aux studios
de la Victorine à Nice par le décorateur Serge Pimenoff, de
même que la fête foraine qui s'y déroule et ses attractions,
la cartomancienne et les lutteuses, les manèges et les autos
tamponneuses.
"Je n'ai fait aucune concession à l'anecdote,
expliquait Michel Simon. J'ai voulu créer un personnage
libéré de toute convention. L'individu qui ne sourit pas, qui ne
dit pas bonjour. Il tombe du cinquième étage poursuivi par la
haine de son quartier. Les gens s'éloignent, honteux de leur mauvaise
action. Pourquoi l'a-t-on tué ? Parce qu'il ne serrait pas la main.
Parce qu'il ne disait pas : "… Merci, pas mal, et vous ?""
(Michel Simon, Paul Guth,
Calmann-Lévy, 1951)
Un certain Monsieur Jo,
ensuite, réalisé par René Jolivet en 1957 : gangster
repenti en liberté conditionnelle devenu patron d'une auberge dans
l'île d'Amour à Nogent-sur-Marne, Jo Guardini, ex Jo le Corse
(Michel Simon), sauve une fillette kidnappée par ses anciens complices,
mais il le paye de sa vie.
Paris, deuxième Michel Simon entre dans la peau de Bertal, l'odieux directeur-acteur
du théâtre Dancourt (en fait le très réel
théâtre de l'Atelier, place Dancourt), ainsi que dans celle de
Macbeth, revisité par Jean Anouilh et André Barsacq dans
Le rideau rouge (1952). Et il
découvre sur le tard avec l'austère astronome Charles Buisson, de
l'observatoire de Paris, la vie des girls du Ruban bleu, des
Femmes de Paris (1953) de
Jean
Boyer.
Suivent deux films avec
Sacha Guitry
sous le signe de la gemellité. Dans La
vie d'un honnête homme (1952), une veuve (Marguerite Pierry),
toute à sa joie de l'être, dévalise les grands magasins
pendant que son beau-frère jumeau de son défunt mari (Michel
Simon dans les deux rôles) va au Louvre pour la première fois de
sa vie. Dégoûté de tout, il s'éclipse le long des
quais de la Seine.
Dans
Les trois font la paire (1957), le
commissaire Bernard (Michel Simon), qu'obsède la réussite du
commissaire Maigret, enquête sur un crime commis - et
involontairement filmé - à l'intersection des rues Rachilde et
Alfred Jarry, qui n'ont existé que dans l'imagination de l'auteur.
Détour par le cirque Médrano, qui a existé mais n'existe
plus, où se produisent les jumeaux Teddy and Partner (Philippe
Nicaud)… Solution grâce à la perspicacité de Titine
(Sophie Desmarets), "respectueuse" à
Ménilmontant.
Mais c'est André Hunebelle qui a fait renouer Michel
Simon avec l'argot de Circonstances
atténuantes et de Fric-Frac, et jospiner le jars en bon parigot
dans un dyptique populiste,
Monsieur Taxi (1952) et
L'impossible Monsieur Pipelet
(1955). Ici, Pierre Verger, chauffeur de taxi habitant Belleville mais natif de
Montmartre qu'il revoit toujours avec plaisir, même si la place du Tertre
abrite des peintres farfelus (Louis de Funès). Là, Maurice
Martin, ancien "mouflet à Mouffetard",
présentement facteur rue Caulaincourt, concierge rue Girardon et amateur
de boxe au Central.
Les génériques des deux films, destinés aussi au
public provincial et au public francophone, défilent sur les images des
artères et des monuments les plus célèbres de la
capitale.
Relevant que Michel Simon avait cumulé
"le génie de l'amateur qu'on recrute dans la rue avec celui
de "l'enfant de la balle" né sur des planches",
François
Truffaut soulignait qu'il avait particulièrement brillé
dans de "troublants doubles rôles" :
"Boudu est à la fois un clochard et un enfant, le Père
Jules de "L'Atalante" est un marinier fruste en même temps qu'un
collectionneur raffiné, le Monsieur Legrand de "La chienne" petit
caissier médiocre est sans le savoir un grand peintre, […] Vautrin un
prêtre-bagnard" (Museum of modern art of New York,
février 1968).
Genevois adopté par la capitale, Michel
Simon a interprété des personnages parisiens, comiques ou
tragiques, très différents les uns des autres, de
Fric-Frac à
Panique, de
La vie d'un honnête homme
à L'impossible M. Pipelet,
de Circonstances atténuantes
à Monsieur Taxi, mais
où il incarne, comme le disait encore François Truffaut,
"à la fois la vie et le secret de la vie, l'homme que nous
paraissons être et celui que nous sommes vraiment".
Claude Gauteur
Journaliste puis directeur de collections de livres de
cinéma, Claude Gauteur est aussi l'auteur d'ouvrages sur Jean Renoir et
Georges Simenon, Jean Gabin et Michel Simon.
Filmographie sélectiveFictions
DocumentairesAvec la voix de Michel Simon
Sur Michel Simon
BibliographieOuvrages généraux
Scénarios
Emission de radio
Pour en savoir plusBiographie
Films disponibles au Forum des images
Parcours thématique
septembre 2003
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