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Paris vu par Jean Rouch par
Frédéric Sabouraud Peut-être voit-on mieux, dans les films
"parisiens" de Jean Rouch, ce qui est l'essence de son
amour pour le cinéma. Comme si, loin de l'Afrique (qui n'est jamais
très loin) et du pré-texte ethnographique qui est le mobile
apparent et partiellement réel de ses grands opus réalisés
à la même époque, des Maîtres fous (1955) à
La chasse au lion à l'arc
(1965), les réalisations à demeure démasquaient une part
plus secrète, plus enfouie du réalisateur ancrée de plein
pied dans la décennie tumultueuse des années soixante. Car Rouch
est un cinéaste qui avance masqué.
Entre ses propos d'ethnologue et son art consommé pour
raconter la fable de sa propre vie, son cinéma apparaît en
transparence, comme un palimpseste, se faufile, avance toujours plus loin,
creuse plus profond, mû par une profonde énergie qui semble
intarissable pour inventer de nouvelles formes, utiliser de nouvelles
techniques sans jamais se laisser attraper, enfermer dans des cases.
Contre l'ennui Prenons l'expression de
"cinéma vérité", formule
semble-t-il trouvée par un publiciste et reprise à propos de
Chronique d'un été
(1961). On voit bien en revoyant le film co-réalisé avec Edgar
Morin que ce raccourci est sans cesse mis à mal par une forme en
permanente recomposition, toujours en mouvement, en déplacement,
n'hésitant pas à affronter ses propres contradictions. Ce qui
frappe, dans ce qui s'énonce au départ comme une sorte
d'enquête sociologique filmée, c'est son désir d'inventer,
autant dire, sa jeunesse. Tout semble se redéfinir en permanence dans ce
film, les rencontres, le dispositif et même la caméra,
véritable prototype de ce qui allait servir d'instrument et
d'emblème du cinéma direct.
Commençons par la machine, une
Eclair Coutant inventée par
un technicien du cinéma, André Coutant, à la demande de
Rouch et de son cameraman Michel Brault. Coutant adapte une caméra
initialement destinée à être montée sur les avions
et les fusées de telle manière qu'elle puisse être à
la fois légère, silencieuse, synchrone avec le
magnétophone (le Nagra portable qui fait ses débuts aussi) et
conçue afin qu'on puisse la recharger rapidement. A l'insu même du
producteur (Anatole Dauman), le chef opérateur québécois
recruté par Rouch ramène tous les soirs le
Caméflex à l'atelier
de Coutant pour qu'il fasse les modifications nécessaires.
L'invention technique n'est pas anecdotique. C'est elle qui permet de
mettre en place un système d'une grande liberté que Rouch va
s'amuser à pousser à son comble. Car, dés le début,
Rouch craint une chose : l'ennui. Et ces premiers entretiens avec Marcelline
Loridan l'inquiètent par leur côté statique, donnant trop
de place à la parole et pas assez au corps. L'arrivée de la
nouvelle caméra va lui donner des ailes. On le constate dans ce plan
magnifique qu'il réalise dans les anciennes Halles au cours duquel
Marcelline Loridan évoque la séparation avec son père lors
de sa déportation. Elle, munie d'un micro cravate et le Nagra en
bandoulière, raconte ce qu'elle a choisi de dire sans que personne ne
puisse l'entendre au moment de la prise. A plusieurs dizaines de mètres
de là, fixée à l'arrière d'une 2CV, la
caméra Coutant enregistre
en aveugle le mouvement du corps de Marcelline qui s'avance tandis que Rouch et
son opérateur poussent la voiture sans rien savoir de ce que dit celle
qu'ils filment. "C'est là
que j'ai su que l'on tenait un film", explique Rouch.
Ici, il ne s'agit pas seulement de réinventer des
manières de filmer mais de recomposer la relation entre filmeur(s) et
filmé(es) en redistribuant les cartes, en cachant les yeux de celui qui
filme, en lui bouchant les oreilles ou en lui demandant des comptes comme
à la fin du film, lors d'une projection filmée par Rouch
où chacun réagit aux images projetées. Un
procédé que Rouch a systématisé dans sa
démarche ethnologique et qu'il désigne sous le terme de
feed-back. Nous sommes à la
fois dans le jeu et dans la politique, le territoire de l'enfance et celui
d'une conscience désormais dépourvue d'une innocence originelle
face à la caméra et au pouvoir des images. La guerre, les camps,
l'Algérie et l'impérialisme soviétique sont passés
par là et cette génération oscille entre un profond
désenchantement (Régis Debray en jeune étudiant
engagé, Marcelline, l'ouvrier, la secrétaire des Cahiers) et une
envie de jouer, de s'amuser en envoyant promener toutes les idées
reçues (Rouch, l'Africain…).
Un cinéma de rencontreLe film avance, traversé par cet
étrange dilemme entre conscience aiguë et pessimiste des
intellectuels (que Morin incarne à lui tout seul) et
légèreté enfantine et joyeuse d'une
génération d'après-guerre (dont Rouch est l'esprit
sautillant) sans jamais gommer les tensions, la schizophrénie même
de l'approche. Le cinéma désormais enregistre, ne simplifie plus,
ne résout plus, il livre, il donne à voir et n'est plus en
position de supposé savoir. Il joue aussi, comme un enfant
gâté avec les nouvelles machines dans un Monde, encore vierge
d'une hyper présence de l'image, qui ne demande qu'à être
filmé. Cette manière de faire, pleine de conscience et
d'innocence conjuguées, reflète bien la démarche qui
sous-tend cet étrange essai dont la question initiale (et le titre)
étai(en)t "Comment vis-tu
?". On pourrait trouver l'angle un peu vaste si on
oubliait le contexte, qu'Edgar Morin avait bien su pressentir, du début
des années soixante. La France est alors empêtrée dans la
guerre d'Algérie, la génération montante ne se
reconnaît pas dans ce soubresaut d'une politique coloniale à bout
de course et surtout doit faire face à une profonde crise de valeurs,
à un schisme qui ne fait que débuter et qui nous travaille encore
aujourd'hui.
Mais au-delà du contexte, transparaît dans cette
démarche, à travers son dispositif, ce qui la fonde : un vrai
amour des gens, une vraie curiosité du Monde, non feinte, loin de celle
prétendue qui suinte aujourd'hui de la petite lucarne. Les gens que Jean
Rouch et Edgar Morin croisent ne sont pas anodins. La relation qu'on voit se
construire entre eux et ceux qui les filment est faite pour durer. Et cet amour
de l'autre est communicatif. Le spectateur sent que, devant lui, avec
l'écart du temps et de l'espace qu'induit le procédé du
cinéma documentaire, quelque chose a lieu fondée sur une
curiosité et un don réciproques. "Je
m'intéresse à ta vie… Tu me donnes ta parole, ta pensée,
tes idées, les histoires et le récit des émotions que tu
veux bien me livrer". Ce deal sous-jacent de
Chronique d'un été,
très naïf et pionnier pour l'époque, nous rappelle la
nécessité de défendre ce cinéma de la rencontre
dont on trouve encore les échos chez Denis Gheerbrant, Claire Simon ou
Didier Nion, sorte d'antidote aux fausses rencontres dont la télé
nous abreuve quotidiennement. A travers lui, le film donne à chaque
parole, à chaque regard, à chaque soupir sa densité, son
poids.
La première foisEnsuite, ce qui vient à l'esprit, c'est la liberté dans
la manière de faire. Celle qui nous fait sauter de l'évocation
tragique par Marcelline Loridan de sa déportation au port de
Saint-Tropez où les yeux des hommes se mettent à briller devant
les corps voluptueux des starlettes en maillot (la
Rouch's touch). Plus encore, ce
qui résiste aujourd'hui, c'est la démarche qui consiste à
demander à l'interviewée (Marcelline) de devenir l'interviewer,
comme l'Africain devient celui qui filme ou qui joue ou questionne et, dans ce
retournement, apparaît une double question qui, trente ans plus tard, va
devenir centrale dans le documentaire : comment rééquilibrer la
relation entre filmeur et filmé, comment inscrire l'artiste dans le
tableau ?
Nous sentons à revoir ces images une véritable utopie
du cinéma, fondée sur un profond sentiment de fraternité,
une recherche de la vérité qui ose, déjà,
l'impudeur de la confidence, l'évocation de l'ennui, se risque à
frôler le psychodrame pour atteindre certains moments de la vie. Et de se
terminer -comble du geste cinématographique- par la réflexion des
filmeurs et des filmés à partir de quelques questions inusables :
jusqu'où doit aller l'impudeur, est-ce que jouer empêche ou
favorise l'émergence de la vérité, etc. L'objet garde
toute son hétérogénéité, se termine plus par
des questions que des réponses, tant sur le Monde dont il parle que sur
la manière dont il s'écrit. Ce qui est beau, dans ce film, c'est
l'impression qu'on pose devant nous ces questions pour la première
fois.
Le fantasme du plan-séquence L'œuvre parisienne de Rouch nous intéresse aussi,
aujourd'hui, dans ce qu'elle est traversée par des questions du
cinéma de l'époque : éloge et invention du cinéma
direct mais aussi fantasme du plan-séquence comme dans
Gare du Nord (1965), épisode
rouchien de la série
Paris vu par…. Dans ce court
métrage, le continuum du plan unique s'annonce comme une gageure
technique croisée d'un fantasme cinématographique de
l'époque (cf Hitchcock et son faux film-séquence,
La corde). Il rejoint les
démarches de Jacques Rivette ou Jean-Luc Godard à la fois comme
rupture avec le cinéma de montage "manipulateur"
et comme "exploit", acte funambulique dans lequel celui
qui filme s'expose au risque de l'imprévu dans une sorte d'Action filming.
A travers cette démarche, à
nouveau se joue la recomposition du rapport de force entre filmeur et
filmé mais au service, cette fois, d'un pessimisme moravio-sartrien : le
couple n'est plus que crise, le célibataire se suicide, l'amour n'est ni
une conclusion (Lang dans le Le
mépris), ni une solution. De L'amour fou de Rivette à
Pierrot le fou de Godard, c'est bien
un certain goût (antonionien ?) du No
future dans lequel ce cinéma d'une jeunesse
désenchantée se plonge avec l'aide de mécènes
communs (notamment Pierre Braunberger, producteur de
Petit à
petit, et Anatole Dauman qui produit
Chronique d'un été).
Rien de surprenant dès lors que le Paris de Rouch ressemble à
celui de Rivette lorsqu'il accompagne les affres d'une jeune fille en rupture
de ban (La punition). Terrains vagues, quais
de Seine, ruelles pavées, terrains en friches, Luxembourg, jardin des
Plantes, le Paris qui émane de chaque plan n'est pas encore sous
contrôle de l'urbanisme clean et mégalo des années
quatre-vingt. Et ces deux là (Rouch et Rivette) et les autres (Rohmer,
Marker, Godard) savent bien qu'il n'y en a plus pour longtemps. A
l'école de Renoir, il ont aussi appris que le cinéma n'est jamais
si beau que quand il enregistre ce qui va disparaître.
Etats d'âmes et vraies jeunes fillesLe goût pour les jeunes filles des beaux quartiers est un des
thèmes que le cinéma parisien de Jean Rouch va
révéler : Les veuves de 15
ans (1966), film un peu académique, et surtout
La punition (1962) reprennent le
pessimisme en vogue sous l'ombre tutélaire de Bataille et de Sade. Car
il s'agit avant tout de se perdre, de tenter l'aventure dans les rues de Paris
pour une jeune femme ou dans l'Afrique pour le réalisateur. Devenir
féminin de Rouch ? Pourquoi pas, dans ce ton parfois précieux de
la voix off, dans cette sensibilité aux lieux et aux vagues à
l'âme des demoiselles de bonne famille sans doute se cache là
aussi un désir secret du réalisateur. D'ailleurs Nadine-Justine
ne veut-elle pas, elle aussi, devenir ethnologue ?
Mais c'est sans doute dans
Petit à
petit (1969) que Rouch va trouver le parfait dispositif,
le sien, le plus juste, pour filmer Paris. Après l'épisode
bicéphale de Chronique d'un été et
les pérégrinations féminines,
Petit à petit et son
épisode le plus drôle, Lettres
persanes, va révéler tout l'art de Jean Rouch. Ici,
le film s'invente, fiction, documentaire, comédie, tragédie et
mêle les aléas du réel et les délires jubilatoires
d'une bande de joyeux drilles. Le regard inversé, emprunté
à Montesquieu dont l'Usbek devient ici africain, va prendre pour
prétexte un projet de construction de maison à étages pour
entraîner un puis deux Nigériens dans les rues de Paris. Et le
récit n'est plus qu'une suite de péripéties aussi
hilarantes les unes que les autres : apprentis ethnologues en train de mesurer
les paramètres morphologiques des Parisiens, observateurs participants
qui s'étonnent de voir des enfants mieux éduqués que leurs
enseignants ou encore à la recherche de la
"sous-race" des intellectuels aux
Deux Magots où ils croisent
une blonde nordique qui ne va pas tarder à les embobiner.
Le contre-champ post-colonial n'exclut pas (comme chez Montesquieu)
la logique du désir : fascination des Nigériens pour ces
étranges Parisiens, fascination de Rouch pour les Africains, pour la
beauté des corps dénudés, le drapé des tenues… La
sensualité s'exprime à travers un regard critique, burlesque et
poétique qui, par sa générosité, sa drôlerie
et son sens du partage, crée une synergie qui très tôt nous
entraîne. Les mots se mettent à chanter, le parc Montsouris
devient la montagne des souris, le mont Valérien se transforme en mont
des vauriens et un autre Paris, né de l'imaginaire conjugué de
Rouch et de se comparses, ne tarde pas à apparaître, collant de
près au premier, mais "en mieux".
L'Africain devient un personnage de fiction (tout en lui laissant sa
liberté d'être) pour mieux permettre à Rouch de porter un
point de vue sur son monde où tout devient signe, jeu, labyrinthe,
romanesque, ironie. Dans cet univers revu et corrigé par le regard
joyeux de Jean Rouch réside la beauté de ses films parisiens,
dans cette étrange alchimie où le réel se trouve
transfiguré, où son ombre intime apparaît en creux.
Frédéric Sabouraud
Scénariste, réalisateur, critique et enseignant,
Frédéric Sabouraud a notamment participé au catalogue de
la rétrospective consacrée à Jean Rouch à la
Galerie nationale du Jeu de Paume en 1996.
Filmographie sélectiveCette filmographie, comprenant l'ensemble des films de Jean Rouch
cités dans ce parcours thématique, est complétée
par une sélection de documentaires consacrés au
cinéaste.
FictionsFilms de Jean Rouch
DocumentairesFilms de Jean Rouch
Films sur Jean Rouch
Bibliographie
En échoParcours thématiques
février 2005
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