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Paris vu par Alain Resnais par
Franck Garbarz Si Alain Resnais varie sans cesse les
décors où il aime planter sa caméra, il revient
périodiquement à Paris, depuis
Toute la mémoire du monde,
étonnant documentaire réalisé en 1956, jusqu'à
On connaît la chanson quarante
ans plus tard. Au gré d'une filmographie éclectique, Resnais
dessine une carte du Tendre revisitée ou fait de Paris une ville
fantastique et oppressante. La capitale est tour à tour scène de
théâtre, labyrinthe où se croisent d'improbables amants et
cité déshumanisée. De quoi se convaincre qu'il s'agit bien
ici du regard habité d'un très grand cinéaste.
Topographie émotionnelleA l'exception d'On connaît la chanson (1997),
très peu de films d'Alain Resnais sont intégralement parisiens.
Pour autant, ceux qui ont pour cadre - même partiel - la capitale tracent
une topographie émotionnelle et psychologique particulière. Des
quartiers, des arrondissements, des "territoires" rivaux
comme la rive droite et la rive gauche - ou encore de simples repères
géographiques se chargent d'affects en fonction des personnages qui les
parcourent ou les incarnent. Dans La guerre est
finie (1966), Diego, anti-franquiste d'origine espagnole, ne
considère Paris que comme une ville de transit où il retrouve ses
camarades en exil. Ce qui n'empêche pas Resnais de dessiner autour de lui
une cartographie sentimentale. D'abord en opposant le 7 de la rue de
l'Estrapade (tout près du Panthéon) où habite Nadine
à l'appartement bourgeois de Marianne, l'épouse de Diego,
situé rive droite : la rue de l'Estrapade, véritable
métonymie du personnage de Nadine, est symbole d'évasion
amoureuse, tandis que le domicile conjugal est un lieu de conflits. Ensuite en
élargissant la "zone d'influence" de Nadine au
Quartier latin tout entier : la place de la Contrescarpe, la rue Soufflot, la
place du Panthéon, la rue Champollion sont autant d'espaces
d'insouciance où l'on flâne à la terrasse des cafés
et où flirtent les étudiants. Finalement en faisant d'une bonne
partie de la rive gauche, de Maubert à Edgar Quinet et Raspail, le
"Paris de Nadine" où Diego retrouve un peu de
sérénité.
Circulation sentimentale Avec On connaît la
chanson, le cinéaste organise une circulation sentimentale
complexe d'un personnage à l'autre, d'un quartier à l'autre : on
se croise par hasard aux Tuileries ou aux Buttes-Chaumont pour se retrouver
à Sully-Morland ou au cimetière du Père-Lachaise. Comme
dans La guerre est finie, les
protagonistes s'identifient à certains quartiers : le parc des
Buttes-Chaumont, avec sa topographie tortueuse, évoque la relation
sinueuse entre Camille (Agnès Jaoui) et Simon (André
Dussollier), alors que la place moderne et sa statue d'art
contemporain, assez impersonnelles, sont associées aux rapports
déséquilibrés et superficiels entre Camille et Marc
Duveyrier (Lambert
Wilson).
Espiègle, Resnais se joue des lieux symboliques : le pont des
Suicidés dans le parc des Buttes-Chaumont renvoie directement à
la double dépression de Camille et de Simon et la brève rencontre
vite écourtée entre Nicolas (Jean-Pierre Bacri)
et sa femme (Jane
Birkin) se déroule à la gare du Nord, espace de transit
par excellence où l'on a l'habitude de prendre congé des
êtres chers. Mieux encore, le réalisateur, au-delà des
associations lieux/personnages, fait correspondre la cartographie mouvante des
sentiments aux enchaînements fluides des chansons :
J'm'en fous pas mal d'Edith Piaf est d'abord
chanté par Camille, puis est entendu à la radio dans la chambre
de Claude (Pierre
Arditi) et d'Odile (Sabine Azéma). Le nouvel appartement des
Lalande, où se déroule l'épilogue d'On connaît la chanson, n'est pas choisi
par hasard : "Nous sommes partis du style de ces appartements genre
Ricardo Boffil ou Jean Nouvel dont les architectes ont essayé de
créer des rythmes différents, de varier au maximum les volumes,
la disposition des pièces" (Alain Resnais, entretien avec
François Thomas, Positif n°442, décembre 1997). A ces
différences de niveau architecturales répondent des variations
d'humeurs et de sentiments ponctuant la soirée, depuis l'ennui de
Nicolas et l'embarras de Simon, jusqu'à la joie et la colère
d'Odile, ou encore les résolutions contradictoires de Claude. Sorte de
clin d'œil amusé, la vue panoramique sur Paris qu'offre l'appartement
fait songer à une scène de théâtre où s'est
jouée la petite comédie humaine entre les personnages du
film.
Paris fantasmatiqueAlain Resnais est un rêveur, un inventeur
de formes, un amoureux du style. Le Paris de ses films échappe le plus
souvent à une représentation réaliste. De
Toute la mémoire du monde
(1956), son documentaire consacré à la Bibliothèque
Nationale, à
Stavisky (1974) et
Mélo (1986), il crée
un univers onirique, voire cauchemardesque, qui reste pourtant identifiable
à la capitale. Pour Toute la
mémoire du monde, le cinéaste déclare
d'ailleurs, "le film, qui commence par une rêverie, est une
sorte de promenade sentimentale à l'intérieur des coulisses. Nous
avons été sensibles à un certain climat, à une
espèce de côté
Louis Feuillade qui
règne des caves au grenier de cet admirable bazar de la
connaissance". De fait, loin d'une vision institutionnelle (ce
documentaire est pourtant une commande du ministère des Affaires
Etrangères), la Bibliothèque Nationale est filmée comme
une forteresse imprenable où les innombrables escaliers, toitures et
cheminées, les ascenseurs, coupoles, couloirs et puits de lumière
composent une géographie étrange, quasi fantastique, vierge de
toute trace humaine. La quasi absence de la ville alentour, seulement
aperçue par instants, accentue encore le sentiment qu'il s'agit d'une
citadelle coupée du monde, d'un univers mystérieux où les
rares lecteurs sont comme écrasés au sol.
On retrouve, avec
Stavisky, la même admiration
mêlée d'effroi devant les majestueux immeubles parisiens que dans
Toute la mémoire du monde :
dès les premières minutes du film, la caméra glisse le
long de la façade du Claridge, puis s'engouffre à
l'intérieur du bâtiment pour capter les somptueux ascenseurs et
les impressionnantes cages d'escalier. Dans cette œuvre en costumes,
ponctuée d'hôtels particuliers et d'intérieurs richement
meublés, Resnais recrée un Paris mythique. Comme le signale
justement Marcel Oms dans sa monographie consacrée au cinéaste,
"La mise en scène de Resnais est une re-création
féerique volontairement conventionnelle dont l'illustration emprunte
à l'imagerie d'une époque à usage populaire ou mondain.
Nous sommes dans un climat onirique où la face sordide n'apparaît
jamais en contrepoint. […] Sur les pas d'Alexandre - Sacha - Stavisky nous
évoluons dans des décors de rêve […] où les
couloirs des grands hôtels se font labyrinthes souterrains de
châteaux silencieux que ne hante aucun bruit humain. […] Nous sommes
dans l'espace irrationnel du songe et du conte de fées, quelque part
dans ces zones d'ombre où la conscience s'assoupit et endort ses
velléités critiques". Douze ans plus tard,
Mélo marquera
l'aboutissement de la volonté déréalisante de Resnais dans
sa représentation de Paris.
Théâtre et théâtralitéL'attirance de Resnais pour le
théâtre se retrouve dans plusieurs de ses œuvres parisiennes.
Dans Stavisky, le
théâtre de l'Empire est l'un des décors où se nouent
certains des enjeux dramatiques les plus cruciaux pour le protagoniste. Le
découpage du lieu entre les loges, la scène et l'orchestre est
une métaphore sociale à peine voilée du statut de Stavisky
dans la bonne société parisienne. Dans
Mon oncle d'Amérique (1980),
il n'est pas surprenant d'y voir un théâtre puisque le personnage
campé par Nicole
Garcia aspire à devenir comédienne. A la limite, la
Maison de Radio-France, lieu tout aussi décisif pour
Roger Pierre,
fait également figure de scène théâtrale où
s'agitent de sinistres pantins. Avec Mélo, la représentation d'un
théâtre contient, pour ainsi dire, le film tout entier : Paris et
la ville de Montrouge ne sont évoqués qu'à travers des
décors d'une facture artificielle délibérée. Non
seulement le facétieux cinéaste assume parfaitement l'origine
théâtrale du film, mais il met à profit l'aspect factice du
petit pavillon de banlieue ou des décors parisiens (l'appartement art
déco de Marcel, le restaurant fastueux) pour faire ressortir
l'authenticité et la fraîcheur des personnages. Alors qu'on
pourrait a priori penser que la théâtralité des
décors fige leur résonance symbolique, c'est tout le contraire
qui se produit dans Mélo :
si le pavillon à Montrouge, avec son petit jardin au clair de lune, est
d'abord le lieu de la convivialité et de la
sérénité d'un couple en apparence uni, il devient
progressivement étouffant pour Romaine (Sabine Azéma) qui cherche
à fuir. Symétriquement, Paris représente au début
du film une ville froide et anonyme pour être ensuite emblématique
de liberté. L'image ment sans arrêt, semble suggérer
Resnais qui, insensiblement, a glissé du théâtre au
cinéma.
Paris, nouvelle "terra incognita"Outre sa dimension fantasmatique, Paris (et sa banlieue)
apparaît parfois comme une ville effrayante, hostile, voire inhumaine. Le
cinéaste tire alors parti de l'architecture urbaine. Dès
Toute la mémoire du monde, le
bâtiment majestueux de la Bibliothèque Nationale, dans lequel on
n'aperçoit presque aucune présence humaine, semble
menaçant. De même, dans La guerre
est finie, les immeubles d'habitation d'une ville de banlieue,
seulement désignés par une succession de lettres, forment un
ensemble architectural déshumanisé qui tend à
oblitérer la mémoire. D'où l'extrême confusion de
Diego, le protagoniste, à la recherche de Madame Lopez. Jacques Belmans,
dans La ville dans le cinéma, de Fritz
Lang à Alain Resnais, parle à juste titre
"d'obsession aliénante" se dégageant de
ces grands ensembles. Dans Mon oncle
d'Amérique, Paris incarne un centre de décision dont
certains bâtiments, symboles du pouvoir, suscitent également
l'effroi. C'est le cas de la Maison de Radio-France ou d'un immeuble abritant
plusieurs entreprises dont le hall d'accueil est particulièrement
impérial. Les personnages, assimilés à des souris de
laboratoire, en sont d'autant moins libres de leurs mouvements. Resnais s'amuse
aussi à faire de Paris un labyrinthe angoissant. Dans
La guerre est finie, le
réalisateur organise un véritable jeu de pistes où Diego
s'avère l'homme à abattre : la ville, en apparence rassurante,
est un territoire sous surveillance d'où le danger peut surgir à
tout moment. Enfin, dans I want to go
home (1989), Joey, un Américain, éprouve
une répulsion naturelle pour Paris qui lui apparaît comme un lieu
déstabilisant et inquiétant. Débarqué par erreur
dans le quartier de Barbès, il croit voir des terroristes qui en veulent
à sa vie ! Devant la caméra d'Alain Resnais, Paris est devenue
une effrayante "terra incognita"…
Franck Garbarz
Rédacteur à la revue
Positif, Franck Garbarz a participé à l'ouvrage
Paris à l'écran
(Parigramme, 2003).
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juin 2003
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