Retour à la liste des parcours thématiques.

Paris vu par Maurice Pialat

par Pascal Mérigeau
Maurice Pialat est arrivé à Paris enfant. Amoureux des gens, des rues, des bistrots, il a grandi en banlieue, à laquelle il a consacré son premier film professionnel. Réalisateur de films de commande sur Paris, il a par la suite continué de sillonner la ville, dont ses films livrent souvent des aperçus surprenants et décalés.

"Si j'étais né turc, j'aurais été le plus turc des cinéastes turcs", affirma-t-il un jour. Maurice Pialat était né français, il fut le plus français des cinéastes français. Auvergnat de naissance, il devint parisien à l'âge où la conscience gagne l'esprit des enfants et il fut bientôt le plus parigot d'entre tous. Il le demeura jusqu'à la fin de sa vie, amoureux des rencontres de bistrot, des dîners au restaurant, des interminables promenades dans les rues. S'il fit ses débuts de cinéaste amateur au pays de sa petite enfance et à la Celle-Saint-Cloud, où il habita longtemps, son premier film professionnel eut la région parisienne non pas pour cadre, mais pour sujet.

L'amour existe

Que l'on ne se laisse pas tromper par ce titre étrange qu'est L'amour existe, en effet, Pialat filme Paris et sa banlieue. Il les filme comme un cinéaste filmeur, habitué à tenir la caméra, accoutumé à regarder dans le viseur, il voit ce que tout le monde voit et que personne ne regarde. Les quais du métro, les couloirs, les gares, les embouteillages, tout le mouvement de la ville, les uns qui viennent de banlieue pour travailler à Paris, les autres qui partent dans l'autre sens, ceux qui ne vont nulle part et se déplacent pourtant, ceux qui marchent et ceux qui courent, ceux qui attendent et ceux qui ne pensent à rien. Les images sont en noir et blanc, ce Paris-là est celui du tournant des années soixante, la banlieue sent encore presque la campagne, une certaine banlieue en tout cas, Pialat filme Courbevoie, la salle de classe, les cartes de géographie qui ouvraient les yeux des gamins sur le monde plus sûrement peut-être que la télévision aujourd'hui, les cinémas, dont la voix off égrène les noms "Palais, Palace, Eden, Magic, Lux, Kursaal, la plus belle nuit de la semaine naissait le jeudi après-midi". Premières amours en bord de Marne, c'est aussi l'enfance qui fout le camp, les studios de cinéma que l'on démolit, reste une vie à vivre, et d'abord à gagner, et rien que cela va bouffer le temps, le temps qui passe, qui n'en finit pas de passer et en termine pourtant.
A partir des lieux, ceux de son enfance, ceux de sa jeunesse, de son apprentissage, de ses galères, Pialat dessine le tableau de la vie humaine dans la grande ville et à ses portes. Il connaît ces paysages, il les a sillonnés quand il était représentant, il a pêché le gardon dans la Marne, il est allé au cinéma, il a rencontré son premier amour, il s'est marié, il filme ce qu'il connaît. Et ce qu'il connaît est en train de changer, cela aussi il le dit, cela aussi il le montre, "voici venu le temps des casernes civiles, univers concentrationnaire payable à tempérament, urbanisme pensé en terme de voierie, matériaux pauvres dégradés avant la fin des travaux". Au loin, et pas si loin pourtant, les enseignes lumineuses qui éclaboussent les Champs-Elysées, la publicité est en passe de dévorer le monde.
Dans L'amour existe, Pialat montre d'un même mouvement, d'un même élan, le Paris d'avant-hier, celui d'hier et celui de 1960. Qui depuis a changé, mais pas tant que l'on pourrait le penser. Nostalgie, sans doute, celle commune à tous les humains, mais aussi rage, rage de voir que le monde n'est pas tel qu'il pourrait être. Pialat part en guerre contre l'organisation sociale, qui détruit en l'homme ce qu'il a de plus humain. "Nombre de microbes respirés dans un mètre cube d'air par une vendeuse de grand magasin : 9 millions. Nombre de frappes tapées dans une année par une dactylo : 15 millions. Nombre de lycées dans les communes de la Seine : 9. Dans Paris : 29. Fils d'ouvrier à l'université : 3 %. À l'université de Paris : 1,5 %. À l'école de Médecine : 0,9 %. À la faculté des Lettres : 0,2 %. Théâtres en dehors de Paris : 0. Salles de concert : 0." La litanie des chiffres est impressionnante, quel cinéaste d'aujourd'hui nous donnera à entendre ceux de notre temps ?
Le film dure vingt et une minutes, il concentre toute une existence humaine. Au soir de leur vie, les citadins songent à leur enfance, pensent à leur campagne. La ville leur a pris leur enfance, la campagne est si loin désormais. "Les squares n'ont pas remplacé les paysages de l'Île-de-France qui venaient hier encore jusqu'à Paris, à la rencontre des peintres." Film sur la région parisienne, L'amour existe ? Oui, mais plus encore film sur les Parisiens, qui le motivent, le nourrissent, qui sont sa raison d'être. Les gens sont la raison d'être du cinéma de Pialat.

Paris, nuit et jour

Paris, Pialat va le filmer encore. Par choix tout d'abord, quand il réalise, en quatre nuits de tournage, son premier film de fiction professionnel, Janine. Un film qu'il était censé coréaliser avec Claude Berri, également interprète aux côtés de Evelyne Ker et Hubert Deschamps, mais dont la paternité lui revient. Paris à la veille de Noël, rues illuminées, puis un quai de métro, station Strasbourg-Saint-Denis, puis un snack-bar miteux, frites huileuses et conversations entre mecs, où bien sûr il n'est question que de femmes. Au même moment, les cinéastes de la Nouvelle Vague filment eux aussi dans les rues et les cafés, mais ce ne sont pas les mêmes rues et pas les mêmes cafés, le regard surtout est différent. Eux et lui n'ont pas les mêmes préoccupations, eux et lui ne viennent pas du même monde. Et tandis que Godard, Truffaut, Chabrol et les autres deviennent des valeurs sûres du cinéma français, Pialat revient au documentaire, contraint et forcé, il faut bien vivre, gagner sa vie, se taper les allers et retours entre la Celle-Saint-Cloud et Paris, en train quand il a de l'argent, à pied, oui à pied, quand il n'a plus un rond. Tout ce qu'on lui propose alors, c'est une série de films sur la Turquie, puis une autre, produite par le ministère des Affaires Etrangères, sur Paris et quelques régions de France (la Camargue, la Rance, Lyon, Noirmoutier, où Agnès Varda tourne Les créatures).
Grands magasins, Pigalle, Quartier latin, Champs-Élysées, Pialat filme Paris, et aussi Auvers-sur-Oise, comme si déjà il commençait de se rapprocher de Van Gogh. Des films de six, sept minutes, qu'il n'a pas montés lui-même, dont il n'a ni écrit ni choisi le commentaire, mais qui captent l'atmosphère parisienne de ces années 1964-1965. Beaucoup d'images de nuit, quelques vedettes de passage, Salvador Dali et Elizabeth Taylor, des petites gens surtout, inconnus, passants anonymes, clochards, filles de Pigalle, Rita, Bella, Lili, Marlene, visite à la maison de Renoir et à celle de Lautrec, à Auvers-sur-Oise, Pialat filme les lieux de Van Gogh, jusqu'à l'entrée du cimetière et ce panneau indiquant la direction à suivre pour trouver la tombe du peintre et qui conduit aux champs de blé. Comme les premiers repérages du film qu'il réalisera trente-cinq années plus tard. Alors qu'il filme les Champs-Elysées, dans le passage du Lido, il rencontre la femme dont des années plus tard il fera le personnage de Nous ne vieillirons pas ensemble. Quand il créera sa société de production, il la baptisera Les films du Lido.
Dans ces années-là, Pialat apparaît aussi au hasard de films tournés par d'autres, des courts métrages de Daniel Costelle (Coups de feu à 18 heures, un règlement de comptes entre trafiquants d'armes) et de Jean Rouch (Les veuves de 15 ans, essai sur les adolescentes parisiennes d'alors). Plus tard, il participera également au film de Bernard Dubois, son ancien assistant, Les lolos de Lola. Films qui offrent de voir ou d'entrevoir Paris, mais pas à travers son regard.

Les rues et les bistrots

Son regard, Pialat le tournera bientôt vers le Nord de la France, où il réalisera son premier long métrage, L'enfance nue. Mais il ne quitte pas Paris, la ville est toujours là, au hasard de Nous ne vieillirons pas ensemble, plus tard de Loulou, À nos amours ou Police. C'est que les personnages de Pialat passent, comme lui, beaucoup de temps dans leur voiture ou à marcher dans les rues, c'est que, surtout, la ville ne cesse de l'éblouir, comme elle éblouit tous ceux qui n'y sont pas nés et l'ont découverte enfants. Jusqu'au Garçu, son dernier film, dont il filmera plusieurs scènes dans les rues et les bistrots près de chez lui, dans le quartier de Sèvres-Babylone, Paris sera présent. Etonnamment présent, même.
En revanche, Pialat ne filmera pas Van Gogh à Auvers. Les lieux ont trop été transformés, les touristes sont trop envahissants, presque autant que les avions dans le ciel, dont les passages incessants rendent tout tournage de film impossible. Le film sera tourné en Touraine. Peu importe, car après tout Pialat a déjà filmé Auvers, en 1965, et certains plans de ce petit film de commande évoquent étrangement ceux qu'il filmera en 1990. L'œil du peintre qu'il aurait voulu être, de celui qu'il a été, qui a peint Montreuil-sous-Bois notamment, où il a vécu enfant et adolescent, le regard du filmeur, qui capte la vie et le monde dans le viseur de sa caméra, qui inscrit les êtres dans le décor qui les façonne autant qu'ils l'ont fabriqué.
Peu de grands cinéastes ont filmé Paris autant que Pialat. Pas seulement au regard de films comme L'amour existe ou de ceux produits par les Affaires Etrangères, mais grâce à tous ces plans de vie qui font ce que ses films sont. Isabelle Huppert, Gérard Depardieu et quelques autres rue Cler, dans le 7e arrondissement, ou encore rue La Bruyère, dans le 9e, puis à deux pas de la ville, un pavillon de banlieue où l'on vient déjeuner, il y a des huîtres, un chien qui course les poules, certains parlent de se tirer dessus (Loulou). Paris toujours, dans Police : au cinquième étage d'un immeuble de la rue des Pyrénées, dans le 20e, 1500 mètres carrés sur un seul niveau ont été aménagés pour le tournage et chaque fois que Pialat, ses acteurs et ses techniciens sortent, il se trouvent au cœur d'un quartier populaire. Le cinéaste va prendre son café au zinc du bistrot du coin, discute avec l'un ou l'autre, que parfois il convainc de tenir un petit rôle dans le film. Tournage en partie improvisé, là, sur place, dans le bistrot, avec face à Depardieu ce type qui n'a jamais fait de cinéma, qui n'a jamais pensé en faire, qui s'est seulement trouvé là, au café, en même temps que Pialat. C'est ce Paris-là que Pialat a filmé, ce Paris que l'on a cessé de voir au cinéma, que sans lui, peut-être, on aurait oublié.
Pascal Mérigeau
Pascal Mérigeau est critique de cinéma au Nouvel Observateur. Il a publié deux romans et plusieurs livres sur le cinéma.

Filmographie sélective

Réalisations

Fictions
  • Janine de Maurice Pialat, 1962, 17min
  • Van Gogh de Maurice Pialat avec Jacques Dutronc, 1990, 2h32min
Documentaires
  • Pigalle, série Chroniques de France de Maurice Pialat, 1961, 6min29s
  • Les Champs-Elysées, série Chroniques de France de Maurice Pialat et Georges de Caunes, 1966, 6min16s
  • Quartier latin, série Chroniques de France de Maurice Pialat, 1966, 7min

Et aussi...

Montage
Interprétations

Bibliographie

  • Maurice Pialat, Joël Magny, Editions de l'Etoile / Cahiers du Cinéma, Collection Auteurs, 1992
  • Pialat, Pascal Mérigeau, Grasset, 2002
décembre 2004