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Paris vu par Louis Malle

par Franck Garbarz
A la fois précurseur et en marge de la Nouvelle Vague, Louis Malle est un cinéaste éclectique qui s'est essayé à plusieurs genres tout en expérimentant de nouvelles formes esthétiques. Tournant aussi bien en France qu'aux Etats-Unis, en ville qu'à la campagne, Malle ne fait pas partie de ces metteurs en scènes qu'on peut aisément identifier à un lieu géographique. Il a pourtant situé quelques-uns de ses premiers films à Paris, donnant de la capitale une représentation tour à tour mélancolique, ludique ou naturaliste.
Ascenseur pour l'échafaud
"Ascenseur pour l'échafaud" de Louis Malle
Droits réservés

Paris blues

Avec Louis Malle, Paris a souvent le spleen. Traversée par des personnages désabusés ou déçus par la vie, la capitale semble une ville sans âme, indifférente aux souffrances humaines. Dès Ascenseur pour l'échafaud (1957), les décors parisiens oscillent entre un immeuble de bureaux froid et anonyme, qui domine toute la ville, et les vastes avenues où déambulent de rares passants. Au début du film, le bâtiment moderne qui abrite l'entreprise Carala occupe tout l'espace : édifice de béton et de verre aux lignes purement fonctionnelles, l'immeuble surplombe la ville comme s'il cherchait à la soumettre à sa froide logique architecturale. Après le meurtre de Carala, le cinéaste oppose l'espace de confinement - l'immeuble de bureaux et son ascenseur où Tavernier (Maurice Ronet) se retrouve bloqué - à l'espace de liberté - la voiture décapotable qui, de manière significative, fuit la capitale. La ville elle-même, le plus souvent filmée de nuit, n'incite pas davantage à l'optimisme. Accompagnée par les mélopées déchirantes de Miles Davis, Florence (Jeanne Moreau) erre sur les Champs-Elysées ou s'attable, le visage fermé, à la terrasse d'un café sans entendre ceux qui s'adressent à elle. Boutiques, restaurants, bistrots et néons scintillants composent un décor nocturne désincarné. Au petit matin, sous le pont Bir-Hakeim, la ville offre un visage tout aussi blafard…
Si dans Les amants (1958) Paris est synonyme de liberté pour Jeanne (Jeanne Moreau), bourgeoise qui s'ennuie à mourir dans sa vie provinciale, la ville n'a pourtant rien d'avenant. Qu'il s'agisse de la fête foraine aux Invalides ou de l'imposant appartement avenue Foch, la capitale semble bien anonyme. Dans Le feu follet (1963), Alain (Maurice Ronet), le protagoniste, est un ancien alcoolique résidant dans une maison de repos à Versailles, sorte d'enclave de tranquillité. A l'opposé, Paris représente à ses yeux un passé festif et heureux où il n'a plus sa place : "Paris me fait peur", confie-t-il d'ailleurs à son médecin. Il s'aventure pourtant dans "cette ville oubliée, si triste" et arpente les rues avant de rendre visite à d'anciens amis. Mais le Paris qu'il redécouvre est un milieu hostile : il faut le voir, dans les premiers instants de son retour dans la capitale, au beau milieu d'une artère où la circulation automobile est particulièrement dense. Par la suite, le spleen du personnage semble rejaillir sur l'ensemble des quartiers qu'il sillonne : même le jardin du Luxembourg, la place de l'Odéon ou le marché de la rue de Buci, habituellement habités d'une gaieté communicative, sont comme gagnés par le vague à l'âme d'Alain.

Paris ludique

Capable de passer de la chronique métaphysique (Le feu follet) au film d'aventures (Viva Maria !), de l'évocation de la France collaboratrice (Lacombe Lucien) au drame passionnel (Fatale), Louis Malle peut tout aussi bien plier le décor parisien à sa volonté. Dans deux de ses films, la capitale apparaît comme un terrain de jeux grandeur nature.
Adaptation de Raymond Queneau, Zazie dans le métro (1960) offre une déambulation fantasque à travers Paris. D'emblée, la caméra quitte la gare de l'Est, où l'oncle Gabriel (Philippe Noiret) est venu chercher sa nièce Zazie (Catherine Demongeot), pour cadrer la ville comme une scène de théâtre : la tonalité d'ensemble est à la fantaisie et au plaisir de l'absurde. Dans l'antique taxi qui traverse la ville, l'oncle rebaptise les monuments avec une joie non dissimulée ; sur les boulevards l'agitation est à son comble ; et les personnages débarquent finalement dans un bistrot en rénovation du quartier Bonne Nouvelle, à la lisière du 2e et du 10e arrondissement. C'est avec une très grande liberté de ton - qui doit beaucoup à Queneau - que Louis Malle dépeint un Paris haut en couleur, sorte de vaste mosaïque de quartiers populaires, de galeries marchandes, d'escaliers et de recoins - tout en jouant de manière jubilatoire sur les stéréotypes : le patron de bistrot, campé avec malice par Hubert Deschamps, est un "titi parisien" arborant béret, moustache et affiche de Pétain au mur… Surtout, le cinéaste transforme merveilleusement la capitale en espace ludique : dans la séquence des escaliers de Montmartre, le rythme accéléré des images, les bruitages et la musique font glisser le film vers le pur burlesque, dans la grande tradition du "slapstick" cher à Chaplin et Mack Sennett. De même, la poursuite entre Zazie et le type louche, des toits de Paris à la galerie Vivienne et au passage Choiseul, empruntent tout bonnement à l'univers du cartoon. Enfin, la scène de la tour Eiffel, où l'oncle Gabriel se met à déclamer comme un comédien tragique, nous emmène dans un univers surréaliste et poétique.
Avec Le voleur (1967), le cinéaste recrée un Paris 1900 où Georges Randal (Jean-Paul Belmondo) est un gentleman cambrioleur qui vole moins par nécessité que par vengeance et contestation de l'ordre établi. D'un immeuble bourgeois à l'autre, il escalade les façades et saute de toit en toit avec une agilité déconcertante. Là encore, Paris n'est plus qu'un théâtre d'opération - une sorte de terrain de jeux pour ce cambrioleur subversif.

Paris vérité

Dernier tour de piste parisien pour Louis Malle avec un documentaire, Place de la République (1974) - et changement radical de tonalité. Loin du Paris mélancolique d'Ascenseur pour l'échafaud ou du Paris burlesque de Zazie dans le métro, le cinéaste révèle une autre facette de la capitale : un quartier populaire - République en l'occurrence - croqué dans sa vérité et son quotidien les plus immédiats. D'emblée, le réalisateur prévient : il n'est pas en quête de sensations, mais de simples témoignages d'habitants du quartier. Ainsi, entre la rue du Temple et le boulevard Beaumarchais, il installe sa caméra pendant une dizaine de jours et filme les passants, captant au passage les bruits de la rue, les protestations ou la curiosité, plus ou moins hostile, des gens du quartier. De ces témoignages pris sur le vif, ressortent quelques portraits drôles et émouvants, pathétiques ou enrageants. Comme cette vieille femme qui s'avoue à la fois veuve et prostituée et qui soudain se met à rire et à chanter tout en dévoilant ses jambes devant la caméra. Ou cette grand-mère qui avoue ne plus avoir beaucoup goût à la vie. Ou encore cette vendeuse à la sauvette de perruques et autres postiches, originaire d'Israël et tombée amoureuse du quartier. D'un personnage à l'autre, d'une banale tragédie humaine à une tranche de vie insolite, Louis Malle prend le pouls de tout un quartier et saisit la détresse de gens ordinaires - de Parisiens qui tracent un portrait vivant et inattendu de la capitale.
Franck Garbarz
Rédacteur à la revue Positif, Franck Garbarz a participé à l'ouvrage Paris au cinéma (Parigramme, 2003).

Filmographie sélective

Réalisations

Fictions
  • Les amants de Louis Malle avec Jeanne Moreau, 1958, 1h27min
  • Le voleur de Louis Malle avec Jean-Paul Belmondo, 1966, 2h
  • Milou en mai de Louis Malle avec Michel Piccoli, 1990, 1h47min
Documentaire

Collaboration

  • Le combat dans l'île de Alain Cavalier avec J.-L. Trintignant, 1961, 1h40min
    > Film supervisé par Louis Malle.

Interprétation

  • La vie de bohème de Aki Kaurismaki, 1992, 1h38min
    > Louis Malle interprète un client de restaurant.

Bibliographie

  • Conversations avec Louis Malle, Philip French, Denoël, 1993
  • Louis Malle, le rebelle solitaire, Pierre Billard, Plon, 2003
  • Souvenirs d'en France : entretien avec Louis Malle, Serge Toubiana, in Cahiers du cinéma, nº 400, octobre 1987
  • Louis Malle par Louis Malle, avec la collaboration de Jacques Mallecot et de Sarah Kant, Edition de l'Athanor, 1979

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septembre 2004