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Paris vu par Ersnt Lubitsch par
Bernard Eisenschitz Paris est un imaginaire dans les films d'Ernst Lubitsch. Ville des
plaisirs, la capitale est aussi, dans les années trente, le centre de
l'Europe où se rencontrent la terreur de l'histoire contemporaine et un
amour de la vie.
"Lubitsch aus Berlin"Ernst Lubitsch est un homme de la ville. Une des raisons pour
lesquelles le personnage comique qu'il créa à ses débuts
n'a pas passé les frontières est son enracinement berlinois :
Meyer, Moritz ou autre, il est comme Lubitsch berlinois, et d'un quartier
précis de Berlin. Dire Meyer aus
Berlin, "Meyer de (sous-entendu : sorti de)
Berlin", c'est déjà un ressort comique, et l'envoyer
à la montagne comme dans ce film, c'est hilarant.
Mais, dès que l'acteur est devenu réalisateur, il est
cosmopolite. Il va chercher une momie en Egypte (Les yeux de la momie Mâ), moque les
Américains (La princesse aux
huîtres), récrit l'histoire de France (La Du Barry), d'Angleterre (Anne de Boleyn), de l'Egypte ancienne
(La femme du pharaon). Pas
d'Allemagne, ce n'est pas le moment au sortir de la guerre et en pleine guerre
civile larvée.
Lubitsch est un cinéaste allemand. Une
fois installé à Hollywood, ses sujets et ses décors sont
en majorité européens. La ville qu'il montre n'est jamais la
sienne, rarement une cité américaine. A-t-il seulement
visité Varsovie, Budapest, Venise, décors de certains de ses plus
beaux films ? Ou même Paris ? Rien n'est moins sûr. Sa biographie
donne le sentiment que sa seule patrie était le plateau de son dernier
film.
So this is ParisLubitsch n'a donc jamais tourné un plan à
Paris. Pourtant Paris est la scène d'un grand nombre de ses films.
Il figure dans le titre de l'un d'eux,
So this is Paris, rebaptisé
en France Les surprises de la
TSF. Dès 1919, Rausch (Ivresse), film perdu tiré d'une
pièce de Strindberg, se passe dans la capitale française au
tournant du siècle. Il est suivi la même année de
La Du Barry. En 1923,
Montmartre est le titre
français (et américain) de son dernier film allemand, en version
originale : Die Flamme. Ces trois
films prennent le recul de l'histoire pour La
Du Barry, et des milieux mondains de la Belle Epoque pour les deux
drames.
Mais c'est surtout dans la période américaine du
cinéaste que Paris passe au premier plan : presque toujours
contemporain, ou du moins intemporel. C'est le décor unique, ou un des
décors essentiels, de Kiss me
again (Embrassez-moi
encore, 1924), So this is
Paris (1926) déjà cité,
The love parade (Parade d'amour, 1929), son premier film
parlant, deux des trois épisodes qu'il réalise pour
Paramount on parade (1930),
The man I killed (L'homme que j'ai tué, 1931),
One hour with you (Une
heure près de toi, 1932),
Trouble in paradise (Haute
pègre,1932), Design for living (Sérénade à
trois, 1933), The merry
widow (La veuve
joyeuse, 1934), Angel (Ange, 1937) et
Ninotchka (1939).
Le film qui a orienté le travail de Lubitsch vers la
comédie de mœurs est
L'opinion publique de Chaplin, titre
original : A woman of Paris. Ce
qu'il a écrit à son propos le définit bien lui-même
: "Le cinéma est un art visuel… la force expressive
intérieure ne suffit pas, l'aspect aussi doit être en accord avec
le type que l'on veut représenter. Non seulement le cerveau et le cœur,
mais aussi les yeux veulent leur part."
L'extériorité, le non analytique. C'est dire l'importance du
décor, du décorum. C'est aussi une forme (si l'on ose dire)
pré-brechtienne de distanciation. Brecht donne comme exemple originel de
ce procédé le regard au public de l'acteur de vaudeville. C'est
le lot commun de Chaplin et de Lubitsch. Maurice Chevalier, dans
One hour with you, s'adresse au
spectateur : "Qu'auriez-vous fait à ma place ? Exactement ce
que je suis en train de faire."
Chevalier, justement, est la vedette que Lubitsch
a le plus souvent dirigée, cet acteur médiocre dont le charme aux
yeux du public américain tenait pour une grande part à l'accent
français - en fait parigot - soulignée par l'avancée
vulgaire de la lèvre inférieure dans les situations les plus
raffinées. Le poulbot monté en graine Chevalier lui rappelait
sans doute le personnage d'arriviste séducteur sans manières
qu'il incarnait lui-même à ses débuts.
Paris est donc un décor de studio dans les films de Lubitsch,
ce qui n'a en soi rien d'exceptionnel dans le cinéma américain de
l'époque. Entre le muet et l'après-guerre, combien de films
hollywoodiens situés à Paris ont été
réalisés à Paris, et non sur les plateaux des studios
californiens ? Aucun, sans doute.
La question est bien sûr ce qu'il fait de ce décor.
Disons déjà qu'il le plante et passe à l'essentiel.
L'introduction fulgurante d'Angel
dit tout en quatre plans : un avion dans le ciel ; dans l'avion,
Marlene
Dietrich, regardant par un hublot ; ce qu'elle voit, la place de
l'Etoile ; la porte tournante d'un grand hôtel, où elle entre,
suivie par nous. Le drame, ou la comédie, se nouera désormais
dans cet hôtel, dans un appartement, entre quatre murs en tout
cas.
La ville des plaisirsLa scène de Paris renvoie dans un premier temps au
cliché de la ville des plaisirs. Maurice Chevalier va chez Maxim's voir
les "petites femmes" pour oublier
La veuve joyeuse ; une femme de
diplomate rend visite à une entremetteuse pour échapper à
l'ennui (Angel) ; la joie de vivre
est révélée même aux sombres bolcheviks (Ninotchka). Et que montre Lubitsch quand il
sort de ses appartements ? Un chauffeur de taxi qui se sert son propre
pourboire (Angel) ; un porteur qui
n'aime pas la lutte des classes (Ninotchka) ; la clientèle d'un
café populaire (Ninotchka),
sans doute plus proche de l'expérience vécue par le
scénariste Billy Wilder lors de l'étape parisienne de son exil,
en 1933-1934. Le décor est un décor, c'est-à-dire une
toile de fond, un point de départ, un tremplin pour des intrigues
complexes, frôlant parfois l'abstraction. Sa convention ne tient pas au
laisser-aller du cinéaste, mais à un besoin d'épure. Elle
est nécessaire pour donner à voir des relations quasi
géométriques.
A l'ouverture de One hour with
you, un commissaire tient un discours à des agents de police
français, tels qu'ils sont invariablement représentés dans
les images du cinéma hollywoodien. Il les charge de faire respecter
l'ordre et la morale publique. Il s'agit d'empêcher les amoureux,
encouragés par le printemps et l'air de Paris, de manifester leurs
sentiments en public.
Là-dessus, un agent découvre sur un banc public un
couple qui s'embrasse avec chaleur et intervient. L'homme (Chevalier)
révèle que sa partenaire (Jeanette MacDonald) n'est autre que
"My wife!". Nos héros sont mariés, mais
ils préfèrent, au lit conjugal que le
Code de
Hollywood interdit de nommer, l'aventure des
extérieurs : "Il peut faire l'amour n'importe
où", affirme l'épouse au flic.
(Cette séquence est d'ailleurs une variation sur un
épisode également parisien et également scabreux que
Lubitsch avait dirigé dans Paramount on
parade, avec Chevalier cette fois dans le rôle du
gendarme.)
Comme le film explore ensuite, véritable
théorème, toutes les variations possibles entre le mariage,
l'amour et le désir, il semblerait que Paris - et le printemps - y
soient pour beaucoup. Or, One hour with
you est un remake d'un film de Lubitsch lui-même. En 1924,
The marriage circle (Comédiennes) se passait à
Vienne, et il est difficile en voyant les lapsus, les actes manqués, le
transfert qu'une patiente opère sur son médecin, toute la
psychopathologie de la vie quotidienne qui est le matériau du
cinéaste, de ne pas penser que la ville a été choisie en
connaissance de cause, en pensant à un autre docteur qui y pratiquait
alors. Pourtant, le remake parisien, sans être aussi bon que l'original
(Lubitsch en avait d'abord laissé la réalisation à un
George Cukor débutant), ne le cède en rien en hardiesse, allant
jusqu'à suggérer, dans cette période pré-Code et
à la différence du film original, que l'adultère est
consommé. (On peut remarquer que pour un autre remake d'un de ses
propres films, Lubitsch est passé sans problème de Paris,
décor de Kiss me again (film
perdu), à New York, où se situe That uncertain feeling (Illusions perdues).)
Le centre de l'EuropeMais le décor n'est pas si interchangeable que cela. Dans les
années trente, où Lubitsch suit avec angoisse la montée du
nazisme et l'approche de la guerre, la ville lumière dont parle le
carton initial de Ninotchka devient
le lieu géométrique de l'Europe. C'est là que se
rencontrent la terreur de l'histoire contemporaine et son amour de la vie. Dans
un de ses films les plus courageux et atypiques, le drame pacifiste
The man I killed, le
défilé de la victoire descend les Champs-Elysées et passe
devant un hôpital rempli de blessés traumatisés ; dans la
cathédrale, on célèbre la fin de la guerre en attendant la
suivante : "Neuf millions de morts au dernier conflit,
s'écrie le héros, y en aura-t-il quatre-vingt-dix millions la
prochaine fois ?" Paris est l'escale entre la vieille Angleterre et
Genève où se décide la guerre ou la paix (Angel), le terminus encore paisible du train
qui amène également les fonctionnaires nazis ou les commissaires
soviétiques (Ninotchka).
Paris est un imaginaire dans le cinéma
américain, et en tout premier lieu dans les films de Lubitsch, et ses
films ont sans doute contribué à dessiner cet imaginaire. La
ville représentait pour lui le sentiment d'une vieille culture à
laquelle ce déraciné restait attaché. Son nom signifiait
aussi le sens vital du plaisir contre le profit, la nécessité,
dans la lutte pour la vie, de saisir l'instant qui passe pour attraper une
bribe de bonheur.
Bernard Eisenschitz
Historien du cinéma et traducteur, programmateur et
réalisateur, rédacteur en chef de la revue
Cinéma, Bernard Eisenschitz
a publié des ouvrages sur Nicholas Ray, Fritz Lang, Ernst Lubitsch, le
cinéma allemand, le cinéma russe et
soviétique.
Filmographie sélectiveSélection de films réalisés ou produits par Lubitsch
Autour de Sérénade à trois
Comédies américaines des années 1930 se déroulant à Paris
Documentaires sur le Paris des années 1930
Bibliographie
décembre 2003
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