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Paris vu par Jean-Pierre Léaud

par Serge Le Péron
Depuis 1958 et sa magnifique création du petit Antoine Doinel dans Les 400 coups de François Truffaut, le comédien Jean-Pierre Léaud n'a cessé d'habiter la ville de Paris à travers de nombreux personnages. Tour à tour aire de jeu, scène sociale ou référence cinéphilique, la capitale est devenue le théâtre de toutes ses compositions.

Premières apparitions

La première apparition de Jean-Pierre Léaud à l'écran date de 1953. Il a neuf ans et se promène dans le parc zoologique du bois de Vincennes avec sa maman, l'actrice Jacqueline Pierreux. Les actualités Pathé ont enregistré, pour leur journal hebdomadaire, cette image d'un enfant encore inconnu, donnant à manger aux cygnes et aux éléphants du zoo.
Mais la grande rencontre cinématographique de la ville et de Jean-Pierre Léaud, c'est bien sûr Les 400 coups de François Truffaut en 1958. L'enfant qu'il est encore (il a quatorze ans) arpente les rues des 9e, 17e et 18e arrondissements autour de la place Clichy, où il surprend sa mère dans les bras d'un amant, près de la bouche de métro. Truffaut trouvait cette place particulièrement belle à cause du Gaumont Palace qui la dominait alors de toute sa splendeur, comme un monument à la gloire du cinéma.
Le Paris en noir et blanc des 400 coups, c'est le Paris populaire - et pour François Truffaut le Paris authentique, de la rive droite. Ces rues et ces lieux que le réalisateur a parcourus enfant, et qui reviennent ici, comme autant de décors, pour les premiers pas dans la vie d'un personnage que Jean-Pierre Léaud incarnera dans cinq films : Antoine Doinel.
Dans Les 400 coups, le petit Parisien qu'il est nous fait visiter son quartier dans la situation bien particulière de l'école buissonnière. Pas étonnant, dès lors, qu'on passe, comme à la parade, de l'escalier du Sacré Cœur à celui de l'église de la Trinité où Doinel se nettoie le visage dans la fontaine du jardin ; des cinémas de Pigalle et des rues - où circulent encore les autobus à plate-forme, à côté de D.S. 19, Dauphines, Simca-Arondes... - au pont métallique de Clichy, juste au-dessus du cimetière de Montmartre où François Truffaut est aujourd'hui enterré.
On pénètre des lieux plus obscurs aussi : le commissariat où Antoine Doinel est emmené par son père après le vol d'une machine à écrire. L'ambiance d'un poste de police parisien des années 1950 y est parfaitement reconstituée, avec sa cage grillagée, ses prostituées philosophes et ses policiers en tenue plus vrais que nature (on reconnaît Jacques Demy sous le képi de l'un d'eux). Ce commissariat de la rue Ballu, où Truffaut passa cette nuit relatée ici, a été racheté depuis par la S.A.C.D., qui jouxte son édifice, et transformé en conviviale Maison des auteurs.
C'est à partir de ce lieu que le petit Doinel quitte Paris dans un fourgon de police, en direction de la maison de correction, "à la campagne". A travers ses larmes et les grilles du fourgon défilent, pour la dernière fois, les images de Paris : les immeubles dans la nuit, les lumières de Pigalle ("les nus les plus osés du monde"), le jardin lumineux de son enfance.
A chaque épisode de la vie d'Antoine Doinel, on reverra Léaud dans Paris. Il habitera place Clichy dans L'amour à vingt ans en 1962 (dans le sketch Antoine et Colette). Devenu détective privé dans Baisers volés (1968), il arpentera à nouveau les rues de la capitale, en particulier le boulevard du Montparnasse, lors d'une fameuse scène de filature. Il sautera, enfin, dans un train à la gare de Lyon pour rejoindre Colette (Marie-France Pisier), devenue avocate, dans L'amour en fuite (1978), le dernier film des aventures d'Antoine Doinel.
Après le triomphe inattendu des 400 coups, l'industrie cinématographique, prise de cours, tenta d'exploiter le filon de ce nouveau "gamin de Paris", tellement aimé dans le monde entier. Dans Boulevard (1961) de Julien Duvivier, Jean-Pierre Léaud habite une chambre de bonne au dernier étage d'un immeuble de Pigalle. "Autour de ma chambre, dit-il, il y a Pigalle, autour de Pigalle, il y a Paris, autour de Paris, il y a la France, et autour de la France, il y a le monde." Il partage la vie de personnages perdus comme lui : une sympathique strip-teaseuse jouée par Magali Noël, un boxeur déchu interprété par Pierre Mondy… Le quartier y est copieusement exploité, en particulier la fête foraine de Pigalle qui se tient sur le boulevard de Clichy en hiver.

Godard, Rivette, Mai 68

Mais c'est avec Jean-Luc Godard, dans Masculin féminin (1966), que Jean-Pierre Léaud donne une vision réellement novatrice du Paris des années 1960. C'est "le temps des copains" (le temps du journal pour teenagers Salut les copains), mais Léaud interprète un jeune militant engagé contre la guerre du Viêtnam. "J'avais 21 ans depuis deux jours et, avec Robert, nous parcourions Paris pour coller des affiches", dit-il en voix off. Les deux compères font d'ailleurs plus : tandis que Paul (Jean-Pierre Léaud) occupe le chauffeur d'une voiture officielle américaine, Robert (Michel Debord) écrit à la peinture blanche "Paix au Viêtnam" sur le côté de la limousine noire. Puis les deux jeunes gens crient (de joie) le classique "U.S. go home" tandis que la voiture s'éloigne.
Paradoxe : Paul est aussi amoureux d'une jeune fille (Madeleine : Chantal Goya) qui rêve de devenir une star du show-business. Courses-poursuites sous le métro aérien vers La Chapelle, enregistrement d'un message d'amour dans le hall du cinéma Moulin-Rouge, place Blanche (près de La Locomotive, alors le temple du yéyé), discussion de nuit avec Robert dans un lavomatique parisien (et le slogan lancé en chœur dès qu'une jeune fille entre : "Oh yes, jolie poitrine !" - la marque de soutien-gorge, Oh yes fait alors fureur). Et puis, il y a les fameuses scènes de cafés chères à Jean-Luc Godard : les petits repas entre amis, les histoires racontées, les parties de flippers. Tout l'univers du cinéaste se confond ici avec celui de Jean-Pierre Léaud et du Paris des années 1960, de manière quasi documentaire. Car la caméra descend maintenant volontiers dans la rue.
Elle est effectivement place du Trocadéro (16e), pour enregistrer une séquence d'avant Mai 68 (filmée par Bernard Eisenchitz, elle est intégrée au film d'Edgardo Cozarinski Citizen Langlois). En février, lorsque le ministre de la culture André Malraux veut limoger Henri Langlois, le patron de la Cinémathèque Française, toute la Nouvelle Vague se mobilise et Jean-Pierre Léaud lit devant les caméras et les C.R.S. un texte de protestation. Paris appartient encore à Léaud en 1970, dans le film fleuve (douze heures) de Jacques Rivette Out 1. Personnage muet, il fait la quête aux terrasses de cafés, jusqu'à retrouver la parole, lors d'un hallucinant travelling à l'épaule dans la rue, au cours duquel il répète inlassablement, au milieu des voitures et des passants, la même phrase en apparence incohérente : "Treize pour chasser le snark, ils n'auraient rencontré le bout, Zoum qui les fit s'évanouir, etc.".

La maman et la putain. Et après.

Toutes ces apparitions cinématographiques annoncent l'apogée parisienne de Jean-Pierre Léaud dans La maman et la putain de Jean Eustache en 1972.
Sauf une scène (mémorable) au restaurant "Le train bleu" de la gare de Lyon, Paris c'est alors le Quartier latin : les boulevards Saint-Michel et Saint-Germain, leurs terrasses et intérieurs de cafés (le Bonaparte, le Flore, les Deux Magots, le Saint-Claude, le Mahieu). "Si on allait prendre un petit déjeuner au Mahieu", propose-t-il à Françoise Lebrun encore au lit au petit matin. "C'est un bistrot du boulevard Saint-Michel qui ouvre à cinq heures vingt-cinq ; à cette heure là, on y voit des gens formidables, des gens qui parlent comme des livres, comme des dictionnaires : en prononçant un mot, c'est la définition de ce mot qu'ils donnent." C'est ainsi qu'Eustache dépeint l'atmosphère du Quartier latin du début des années 1970 : un dandysme intellectuel un peu désespéré et déjà rétro.
1972, c'est aussi l'année du Dernier tango à Paris de Bernardo Bertolucci. Jean-Pierre Léaud y est le mari de Maria Schneider. Réalisateur, il incarne le cinéma "moderne" qui a refleuri à Paris au début des années 1960. Il accueille gare Saint Lazare sa compagne et la filme, contre son gré, "comme dans la vraie vie", dans une scène où Bertolucci veut faire son deuil de ce cinéma de la Nouvelle Vague qu'il a tant aimé.
Il faut attendre 1984, et le court métrage de Philippe Garrel Rue Fontaine, partie du film collectif Paris vu par… vingt ans après, pour que Jean-Pierre Léaud renoue au plus profond avec son époque et Paris, et renvoie une image douloureuse de la capitale. En 1991, Olivier Assayas relie encore Paris et Léaud dans Paris s'éveille sur un mode voisin. Jean-Pierre Léaud, comme saisi à l'âge de la maturité, joue pour la première fois, et avec difficulté, le rôle d'un père.
Dès lors une série de films voient le retour de Jean-Pierre Léaud dans différents quartiers de Paris. En particulier, il est dans Le journal du séducteur de Danièle Dubroux (1996) le professeur amoureux fou d'une vieille actrice (Micheline Presle), surgissant dans un café derrière l'Odéon, menaçant une jeune fille (Chiara Mastroianni) de mettre fin à ses jours, avant d'organiser une soirée indienne dans son appartement parisien. Il est, la même année, le mari malheureux de Pour rire de Lucas Belvaux : celui qui hurle "Alice" en pleine nuit sous les fenêtres de sa bien aimée, avant de recevoir un seau d'eau sur la tête et de se faire embarquer par la police. Pas découragé, il est encore celui qui poursuit l'amant de sa femme vers le canal Saint-Martin, et se jette à l'eau sous ses yeux, en un plan séquence d'anthologie.

Les années 2000

A ce jour le réalisateur taïwanais Tsaï Min Liang est le dernier a avoir mis en phase Jean-Pierre Léaud et Paris à la manière d'une icône, presqu'un fantôme. Dans Là bas quelle heure est-il ? (2001), une jeune taïwanaise rencontre Jean-Pierre Léaud (dans son propre rôle : "je m'appelle Jean-Pierre"), sur un banc du cimetière Montparnasse, dans ce quartier où il a réellement élu domicile depuis plus de vingt ans. Pendant ce temps à Taipeh, un jeune homme amoureux s'est procuré, dans un vidéo club, un film français : Les 400 coups. Pour se rappeler mentalement à celle qu'il aime, il se passe et se repasse le film de Truffaut. En particulier la séquence où le jeune Doinel s'étourdit, fou de vitesse et de liberté, sur un manège à la fête de Pigalle. L'enfance éternelle de Doinel, Paris sa ville, la vitesse, la liberté : tout ce que Léaud a incarné dans cette seconde moitié du siècle achevé est là.
Serge Le Péron
Rédacteur aux Cahiers du cinéma de 1976 à 1984, Serge Le Péron est également cinéaste. Il a notamment réalisé un documentaire consacré à Jean-Pierre Léaud ainsi que L'affaire Marcorelle, long-métrage dans lequel le comédien tient le premier rôle.

Filmographie sélective

La série des Doinel

Autres films de François Truffaut

Films de Jean-Luc Godard

  • La chinoise de Jean-Luc Godard avec Anne Wiazemsky, 1967, 1h32min

Et aussi...

  • Le dernier tango à Paris de Bernardo Bertolucci avec M. Brando et M. Schneider, 1972, 2h04min
  • Rue Fontaine, Paris vu par... 20 ans après de Philippe Garrel, 1984, 16min
  • Irma Vep de Olivier Assayas, 1996, 1h35min
  • Pour rire ! de Lucas Belvaux avec Ornella Muti, 1996, 1h41min

En écho

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Parcours thématiques

Bibliographie

  • Jean-Pierre Léaud, ses 400 coups, Serge Le Péron, Cahiers du cinéma, 2001
octobre 2003