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Paris vu par Louis Jouvet

par Olivier Barrot
Breton de naissance mais parisien d'adoption, Louis Jouvet (1887-1951) est devenu une vedette de la scène parisienne et une icône du Paris populaire à l'écran.

Une légende sur scène et à l'écran

C'est évidemment le nom de l'un des grands de la scène française au XXe siècle. Un novateur plus qu'un révolutionnaire, un classique jaloux de la forme, un transmetteur hors pair dont l'enseignement a même pu donner lieu à des spectacles de théâtre et de télévision. Théoricien ? Commentateur plutôt, adepte de la révérence envers le texte. Chef de troupe et de tournées, patron de salles, animateur au sens propre, c'est-à-dire donneur d'âme. Et puis, un acteur, d'abord un acteur.
Louis Jouvet survit intensément à une disparition physique demi-séculaire, grâce au septième art qu'il eut la bonne idée d'épouser. Heureuses noces, qui font de lui pendant les années trente et quarante l'une des vedettes du cinéma français. Et ses films demeurent près de nous, éclatants témoignages de son originalité d'interprète, acteur de composition adorant se grimer, offrant à l'écran la fantaisie profonde qu'il n'exprimait pas nécessairement sur les plateaux de théâtre.
Jouvet ! Comme la lumière nimbe encore ses apparitions cinématographiques ! Et comme la légende lui sied à la perfection ! Comme on l'a aimée, sa longue silhouette sombre, sa diction incomparable, et ce mélange de distance et de fièvre qu'il assignait à chaque réplique. Si un comédien ne fut jamais dupe de l'illusion qu'il forge, ce fut lui. Ce qui ne veut pas dire qu'il manquait de convictions. Au contraire, il ne s'éloigna jamais d'une exigence qui lui était consubstantielle.

Les années folles de la scène parisienne

Les débuts au Vieux-Colombier
Il naît en Bretagne, à Crozon, la veille de Noël 1887. Education religieuse, il sera pharmacien comme son oncle. Ce qui ne l'enthousiasme guère, il préfère étudier l'art dramatique sans cependant parvenir à entrer au Conservatoire de Paris. On ne résiste pas à sa vocation : en 1913, nanti de son diplôme d'apothicaire, il choisit l'officine de Jacques Copeau, patron du théâtre du Vieux-Colombier où il entre comme régisseur général. La scène, il ne la quittera plus, comme le rappelle Roland-Bernard dans le portrait de la série Bonnes adresses du passé qu'il lui consacre (Louis Jouvet, 1971).
Co-fondateur de la NRF (Nouvelle Revue Française), intellectuel intransigeant, écœuré par la vulgarité du boulevard, amoureux de textes qu'il commande à des écrivains de son temps, Roger Martin du Gard en particulier, Copeau transforme le Vieux-Colombier en un phalanstère de ferveur, à la fois école, centre d'art dramatique, lieu d'échanges avec un public fidèle. Le plateau est nu, la vie, collective, et les comédiens remarquables : Charles Dullin, Valentine Tessier, Roger Karl. Jouvet, lui, arpente le plateau en scénographe polyvalent, passionné par le décor et l'éclairage. Il invente même un projecteur tournant qui porte encore son nom. La fille de Copeau évoque ces débuts prometteurs dans Entre deux jardins, un documentaire réalisé en 1994 par Laszlo Horvath.
Jules Romains, premier compagnon de route
Le voici, grand, hâve, émacié, le cheveu noir et le regard appuyé. Quand, en 1922, il quitte Copeau pour Jacques Hébertot qui lui confie la direction de la Comédie des Champs-Elysées, Jouvet devient Jouvet, il se déprend de tout héritage et affirme son autorité. Le succès le couronne d'emblée, puisque c'est le 14 décembre 1923 qu'est représentée pour la première fois la pièce du normalien Louis Farigoule alias Jules Romains, Knock. "Pièce clef, pièce phénix, pièce saint-bernard, pièce protectrice et tutélaire : pendant vingt-cinq ans, j'ai repris Knock quatorze fois, je l'ai jouée en moyenne cinquante fois par saison", écrira Jouvet en 1952.
Par bonheur, le cinéma s'est à deux reprises emparé de la pièce. A vingt ans d'écart, Roger Goupillières et Guy Lefranc filment Jouvet dans son rôle de prédilection. "Attention, ne confondons pas, est-ce que ça vous chatouille ou est-ce que ça vous gratouille ?" Knock, ou le triomphe de la médecine, c'est d'abord celui du metteur en scène et interprète du rôle principal, dont un Fabrice Luchini a su intelligemment se démarquer quand il a récemment repris le rôle sur scène. La jubilation éprouvée par Jouvet, tout spectateur de l'un ou l'autre de ces films ne peut que la partager.
De Jules Romains, Jouvet fait, avant Jean Giraudoux, le premier de ses auteurs-compagnons de route. Six pièces, parmi lesquelles le réjouissant Donogoo-Tonka, créé en 1930. Quelle heureuse époque pour la scène parisienne ! Les Années folles sont celles des triomphes d'auteurs nouveaux comme Sacha Guitry et Bernard Zimmer, d'interprètes ébouriffants comme Gaby Morlay ou Jules Berry, Yvonne Printemps et Victor Boucher, de metteurs en scène inspirés tels Lugné-Poe, Gaston Baty, Georges Pitoëff. Jouvet mêle le répertoire classique et les dramaturges de son temps, Alfred Savoir, ce Polonais francophone, Jean Sarment dont Léopold le bien-aimé a résisté au temps, Marcel Achard que Michel Simon sert mémorablement dans Jean de la Lune, là encore venu jusqu'à nous grâce au cinéma (Jean de la Lune, 1948).
Jean Giraudoux, l'alter ego
Pourtant, c'est en Giraudoux le diplomate aérien, le germaniste romantique que Jouvet découvre en 1927 un véritable alter ego. Prodigieuse histoire d'amitié que celle de ce lien professionnel entre deux hommes intimidés l'un par l'autre ! Treize pièces montées entre 1928 et 1946, attendues par un public venu de partout pour assister au prodige d'une langue lyrique interprétée par un héraut pénétré de sa mission. Siegfried, Amphitryon 38, Judith, Intermezzo, La guerre de Troie n'aura pas lieu, Electre, L'Apollon de Bellac, La folle de Chaillot : leurs créations font événement aux Champs-Elysées puis à l'Athénée, dont Jouvet a pris la direction en 1934.
Peu à peu Giraudoux s'est éloigné de la sensibilité d'aujourd'hui. Ses grandes machines à mots ont lassé. Il n'est cependant pas douteux que leur mise en scène par Jouvet, dans des décors de Christian Bérard ou de Pavel Tchelitchew, portées par des comédiens aussi grandioses que Michel Simon, Lucienne Bogaert, Madeleine Ozeray, Pierre Renoir, devait véhiculer une prodigieuse émotion. Comme si la troupe avait été transfigurée par le verbe giralducien, comme si chacun avait perçu l'enjeu intense, l'inquiétude à peine voilée qui transparaissent de ces questionnements sur la guerre et les passions, sur la tentation d'une fantaisie échappant à la brutalité du réel.
Molière, Genêt, Sartre
Le conflit mondial contraint Jouvet et ses comédiens à une invraisemblable équipée de cinq ans à travers l'Amérique du Sud et les Antilles. Entre-temps, Giraudoux disparaît, et lorsque la cohorte épuisée regagne l'Europe en 1945, le monde est autre. Jouvet cependant, attendu depuis tant d'années, poursuit dans son esthétique associant le passé du théâtre à son avenir : il bouleverse dans Dom Juan, monte Genêt et Sartre. Dans Elvire Jouvet 40 (1986), Benoît Jacquot restitue avec force le travail de collaboration de Jouvet avec la jeune comédienne interprétant l'Elvire de Dom Juan en 1940, mettant notamment en valeur l'intransigeance du metteur en scène et son attachement au "sentiment", par opposition à ce qu'il appelle "l'intelligence dramatique".
Jouvet meurt à l'ouvrage le 16 août 1951. Les opérateurs Gaumont filment ses obsèques à l'église Saint-Sulpice (Actualités Gaumont de mai à septembre 1951). Quatre jours plus tard, Jean Vilar est nommé à la tête du Théâtre National Populaire.

Noces avec le septième art

On a trop dit que Jouvet se défiait du cinéma. De fait, il a souvent laissé entendre que ses cachets équilibraient les défis qu'il lançait sur scène. Du moins a-t-il très loyalement servi un art dont il devint une tête d'affiche, au niveau presque de Jean Gabin, de Fernandel, de Raimu. Dans un numéro de la série Encyclopédie du cinéma français consacré au Cinéma des dialoguistes, Claude-Jean Philippe montre combien Jouvet a incarné toute une page de l'histoire du cinéma. Quel bonheur de le voir distiller dans Topaze les répliques douces amères de Pagnol ! Il n'est pas moins jubilatoire en moine paillard de La kermesse héroïque, en aristocrate décavé des Bas-fonds, en procureur révolutionnaire de La Marseillaise, en marche vers Paris pour faire triompher la Révolution. Même si, pour ce dernier rôle, il dut renoncer à celui qu'interprétera finalement Pierre Fresnay dans La grande illusion. Et comme il excelle dans le désenchantement, pour Julien Duvivier dans Carnet de bal et La fin du jour ! Dans la cautèle savoureuse de Drôle de drame ("Bizarre, bizarre") et de Volpone, dans l'ironie ravageuse d'Entrée des artistes, où il campe un professeur du Conservatoire qui lui ressemble fortement.
Un gros plan sur quelques œuvres encore qu'il illumine de sa présence, cette qualité des acteurs si difficile à définir. D'un personnage secondaire d'Hôtel du Nord, il compose une silhouette inoubliable aux côtés d'Arletty. Entre onze heures et minuit et Copie conforme lui offrent de se dédoubler, ce qui l'amuse autant que les spectateurs : deux Jouvet en un. Et deux grands films, grands, vraiment. Quai des Orfèvres, ce chef-d'œuvre du film noir, ciselé, ouvragé, dans lequel il est tout humanité. Et Un revenant, monument élevé par Jeanson et Christian-Jaque à la cruelle hypocrisie à la lyonnaise. Il faut l'entendre, à la gare de Perrache, glisser cet aveu d'amertume vengeresse : "Mieux vaut se souvenir sur du Mozart que sur du Meyerbeer".
Olivier Barrot
Journaliste, producteur et présentateur de l'émission Un livre, un jour sur France 3, Olivier Barrot est également écrivain et documentariste. Il a publié plusieurs ouvrages consacrés au théâtre et au cinéma notamment, en collaboration avec Raymond Chirat, Salut à Louis Jouvet (2002).

Filmographie

Cette filmographie reprend l'ensemble des films cités dans ce parcours thématique évoquant la capitale, ainsi que d'autres films complémentaires sur le même sujet.

Fictions

  • L'alibi de Pierre Chenal avec Erich Von Stroheim, 1937, 1h20min
  • La Marseillaise de Jean Renoir, 1937, 2h06min
  • Hôtel du Nord de Marcel Carné avec Arletty, 1938, 1h33min
  • Copie conforme de Jean Dréville avec Louis Jouvet, 1946, 1h39min
  • Les amoureux sont seuls au monde de Henri Decoin avec Louis Jouvet, 1947, 1h40min

Documentaires

  • Louis Jouvet, Bonnes adresses du passé de Roland-Bernard, 1971, 1h05min
  • Encyclopédie du cinéma français 32- Le cinéma des dialoguistes de Claude-Jean Philippe, 1979, 25min
  • Elvire Jouvet 40 de Benoît Jacquot avec Philippe Clévenot, 1986, 1h03min
  • La scène Jouvet de Benoît Jacquot, 1987, 46min

Et aussi...

  • Jean Mercure, un homme de théâtre, Mémoires parisiennes de Simon Brook, 1992, 33min
  • Entre deux jardins de Laszlo Horvath, 1994, 52min

Bibliographie

De Louis Jouvet

  • Ecoute, mon ami, Louis Jouvet, Flammarion, 2001
  • Le comédien désincarné, Louis Jouvet, Flammarion, 2002
  • Témoignages sur le théâtre, Louis Jouvet, Flammarion, 2002

Sur Louis Jouvet

  • Profession menteur, François Perier, Pré aux clercs, 1989
  • Dictionnaire encyclopédique du théâtre, Michel Corvin, Larousse, 1998
  • A bâtons rompus, Daniel Gélin, Archimbaud / Rocher, 2000
  • Salut à Louis Jouvet, Olivier Barrot et Raymond Chirat, Rocher, 2002
  • Animateurs de théâtre, Robert Brasillach, Complexe, 2003

En écho

Parcours thématiques

avril 2005