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Paris vu par Jean Gabin par
Claude Gauteur On a pu dire de
Jean Gabin
qu'il fut le plus français des acteurs, le plus acteur des
Français. Mais, ce faisant, avait-on mesuré à quel point
Paris et sa périphérie furent son territoire d'élection ?
De quel poids la capitale et ses alentours pesèrent sur le
comédien et sur l'homme ? Au total, plus de trente des
quatre-vingt-quinze films qu'il a tournés de 1931 à 1976 ont
Paris et sa banlieue pour décors…
Gabin de la Ville, Gabin des champsEnfant de la balle, né le 17 mai 1904 au
23 boulevard de Rochechouart, Jean Alexis Gabin Moncorgé passe ses
premières années à Mériel, petit village entre
Auvers-sur-Oise et l'Isle-Adam. La guerre interrompt ce séjour
bucolique. Réfugié à Paris, il découvre un tout
autre environnement. La guerre finie, il prend possession de son nouveau
territoire, de Montmartre à La Chapelle. "Les malfrats de
Montmartre, écrit son biographe André Brunelin, Jean avait eu le
loisir de les observer du temps de sa jeunesse vagabonde. La
vérité réaliste du personnage de Pépé [Le
Moko] prenait ses racines dans cette culture populaire qu'il avait acquise
très jeune entre Pigalle et Barbès."
La main forcée au début par son père, Jean
Gabin finit par trouver l'école qui lui convient, les
Folies-Bergère ; le travail qui lui
plaît, la chanson selon
Maurice
Chevalier ; le professeur qui lui manquait,
Mistinguett. Il
chante et danse au Music-Hall du
Moulin-Rouge.
Il joue dans des opérettes aux Bouffes-Parisiens. Entre-temps, son
premier mariage est célébré en 1925 à la mairie du
18e arrondissement.
Gabin des villes, Gabin de la Ville donc plutôt que Gabin des
champs. Devant la prestation de l'acteur en Ponce Pilate dans le
Golgotha (1935) de
Julien
Duvivier, Henri Jeanson s'écrie : "Quant à
Gabin, ce n'est pas du Golgotha qu'il a l'air de descendre… mais de la
Courtille !" Le mot est excellent mais inexact. Ce n'est pas du
faubourg du Temple ni de la rue de Belleville que vient Gabin. C'est un
montmartrois avec, disait-il lui-même, "l'accent de
Barbès".
C'est dans un Paris proche de celui de
Georges
Simenon ou de Léo Malet, entre le Front populaire et la
Cinquième République, que Jean Gabin a joué la
majorité de ses rôles parisiens. Un Paris dont on retrouve les
quartiers mythiques ou les hauts lieux symboliques au fil des films. C'est
aussi sa banlieue, alors ouvrière, le tourment de l'exilé, le
XIXe siècle, enfin. Certains titres parlent d'ailleurs
d'eux-mêmes, de Paris-Béguin (1931) à
Du rififi à Paname (1965),
de L'air de Paris (1954), à
La traversée de Paris
(1956)…
Chanté par
Jacques
Prévert, Gabin incarne la capitale :
Jean Gabin
Acteur tragique de Paris
Gentleman du cinéma
élisabéthain Dans la
périphérie du film quotidien.
Paris le jourLes premiers films de Jean Gabin
reflètent son passé immédiat. Elégant titi
parisien, il est poignardé dans
Paris-Béguin devant l'affiche
de la vedette des Variétés (Jane Marnac) qu'il a maladroitement
cherché à cambrioler et avec laquelle il a passé la nuit.
Dans Zouzou (1934), il campe un
électricien qui sera disculpé d'un meurtre qu'il n'a pas commis,
grâce à sa demi-sœur, blanchisseuse place du Tertre devenue
meneuse de revue (Joséphine Baker). Au passage, il y chante
Viens Fifine en valsant avec
Yvette Lebon
dans un bal populaire.
Plus de vingt ans plus tard, le restaurateur réputé de
Voici le temps des assassins (1955),
dont la mère tient une guinguette sur les bords de la Marne, est
installé aux Halles, et il faut retenir longtemps à l'avance sa
table au Rendez-vous des
Innocents. Toujours dans le 1er arrondissement, c'est à la
Bourse que le patriarche des Grandes
familles (1958) règle ses comptes et règle leur
compte aux siens.
Cependant que le manager de
L'air de Paris (1954) prépare
son poulain à monter sur le ring du Central, la célèbre
salle de boxe du 57 faubourg Saint-Denis, le grand avocat d'En cas de malheur (1957) va de Charybde en
Scylla du quai de Bourbon au quai de Javel.
Le président (1961),
président du Conseil qui aurait pu l'être de la République,
cloue, lui, ses adversaires au Palais-Bourbon. Ferdinand Maréchal, alias
le Dabe, escroc de renom et de charme, monte un trotteur à Vincennes et
transforme une ancienne "maison" du 16e arrondissement
en laboratoire de fausse monnaie (Le cave se
rebiffe, 1961), tandis qu'un autre, de bien moindre
envergure, opère d'un champ de courses à l'autre, de Longchamp
à Chantilly (Le gentleman
d'Epsom, 1962).
Paris la nuitCe sont six kilomètres, de la rue
Poliveau à la rue Marcadet, via le jardin des Plantes, le pont Sully, la
rue de Turenne, la rue Montmartre et la rue Saint-Georges, que parcourent, avec
leurs kilos de cochon, les deux larrons de
La traversée de Paris (1956)
durant une nuit de 1943.
Tourner La traversée de
Paris dans les rues la nuit étant exclu, "il
fallut, se souvient Max
Douy, mettre au point un système permettant de rendre
fidèlement le Paris de l'époque [1943], avec un budget
extrêmement limité" : technique de la perspective
forcée, fonds de ciel peints, silhouettes en contreplaqué
découpé des quartiers parcourus, "les seules sources
de lumière indispensables pour éclairer les personnages
[étant] fournies par les réverbères dont la puissance
était conforme aux normes fixées, à l'époque, par
la défense passive".
C'est un autre Paris nocturne qu'arpente plus tard Jean Gabin,
gangster ou flic. La boîte de nuit et le cercle de jeu qu'il dirige
à Montmartre couvrent ses activités de chef de bande (Miroir, 1947). Max le Menteur a ses habitudes
à Pigalle (Touchez pas au grisbi, 1953).
Garagiste le jour, truand la nuit, Louis Bertain/Louis le Blond a longtemps
vécu rue Lepic avec sa mère (Le
rouge est mis, 1957). A Montmartre encore, cette fois-ci dans une
pension de famille, s'est réfugié Pierre Ruffin, médecin
radié de l'ordre, alias M. Fernand dit le Toubib, dans
Leur dernière nuit (1953).
Il ne cesse de se déplacer, de la Bastille à la place d'Aligre,
du marché aux fleurs au canal Saint-Martin où l'attend la
mort.
Le flic de Razzia sur la
schnouf (1954) infiltre les bas-fonds de la drogue, son
collègue du Désordre et la
nuit (1958) est chez lui aux Champs-Elysées.
Maigret tend un piège
(1957), investissant la place des Vosges et les petites rues qui y
mènent, reconstituées aux studios d'Epinay par
René
Renoux.
Paris interditIndésirable, interdit de séjour, exilé, telle
est la condition de deux des plus fameux "durs"
campés par Jean Gabin, conduits à la mort ou au suicide.
Pierre Giliath tue accidentellement un homme
rue Saint-Vincent à Montmartre, et non à Rouen comme dans le
roman de Pierre Mac Orlan dont est tiré
La Bandera (1935). Pour
échapper à la justice, il s'engage dans la Légion
étrangère où un policier tenace, Lucas, le retrouve au
Maroc espagnol. Colère de Giliath, sur le point d'être confondu :
"Ferme ça, je ne veux plus entendre ça ! Tu vas
arrêter ça, oui ?". Ça ? La chanson
Sous les ponts de Paris
égrenée par un gramophone… Loin de Paris, depuis la casbah de
Pépé le Moko (1936),
Gabin évoquera de nouveau la capitale avec nostalgie avec Tania
(Fréhel).
Paris banlieueIl ne reste plus rien aujourd'hui de la "zone"
de Cœur de lilas filmée en
1931 par Anatole Litvak, où Fréhel, encore elle, chante dans un
beuglant. Subsistent en revanche des écluses et des ponts de
La belle marinière (1932),
où Jean Gabin, capitaine de péniche, se jette à l'eau pour
sauver Madeleine Renaud de la noyade.
La belle équipe
(1936), tourné entre Joinville et Nogent, condamne Paris, ville de
tentations et de perdition, lui opposant la Marne et ses guinguettes,
"futur Eldorado des chevaliers de la Gaule". La France
entière, qui découvre les congés payés, chante
Quand on'se promène au bord de
l'eau. Le film sort le 17 septembre 1936 dans l'euphorie du
Front
populaire.
Les
bas-fonds (1936), où Jean Renoir transpose la Russie de
Maxime Gorki sur les bords de la Seine entre Epinay et Saint-Denis, est
projeté peu après en salles. Jean Gabin et Junie Astor s'en vont
sur la route, à l'instar de Charlot et de Paulette Goddard dans
Les temps modernes, sorti en France
au début de la même année. L'optimisme est encore de
rigueur.
Il ne l'est plus du tout à la sortie du
Jour se
lève le 17 juin 1939. Comme
l'écrit Christian-Marc Bosseno, "la chambre où
François revit la triste histoire qui le mène au meurtre puis au
suicide est à l'image de cette triste banlieue : espace clos,
refermé sur lui-même, sans ligne de fuite. Une banlieue noire
avant que d'être rouge, un non-lieu qui, pourtant, condamne tous ses
habitants."
Vingt après
Le jour se lève, Gabin
campe, dans Rue des prairies
(1959), "l'archétype de l'ouvrier parisien
inséré dans son quartier aux moeurs villageoises",
qui "travaille sur le chantier où s'identifient les premiers
immeubles de Sarcelles, cité où va s'engloutir le type historique
de prolétaire qu'il incarne", souligne Annie Fourcaut.
Quant au Chat
(1971), tourné dans une voie sans issue de Courbevoie cernée par
les chantiers de La Défense, il propose, suivant Chritian-Marc Bosseno,
"un monde taraudé par les bulldozers, abattu pan par pan dans
un fracas de gravats, ultime témoignage, tardif, d'un monde qui
disparaît, rue après rue, mur après mur, métaphore
implacable d'une dépossession, d'une expropriation sans
appel".
Paris, XIXe siècleActeur essentiellement contemporain, Jean Gabin a
interprété fort peu de personnages historiques, de films en
costumes. Dans French Cancan (1954), Jean Renoir
réinvente le Maquis et la Butte de son enfance, le Montmartre des
cabarets, la Belle époque et la Belle Abbesse, le Paravent Chinois et la
Reine Blanche reconstruits par Max Douy et son équipe en studio à
Joinville et à Francoeur. Danglard (Jean Gabin), l'entrepreneur de
spectacles de French Cancan, a
été inspiré par le véritable fondateur du
Moulin-Rouge, Ziegler.
Le Paris des Misérables (1957), Paris de 1832, a
été imaginé par Serge Pimenoff dans les studios de
Berlin-Est, où Jean Gabin succède à Harry Baur (1933) dans
le rôle prestigieux de Jean Valjean.
Claude Gauteur
Journaliste puis directeur de collections de livres de
cinéma, Claude Gauteur est aussi l'auteur d'ouvrages sur Jean Renoir et
Georges Simenon, Jean Gabin et Michel Simon.
Filmographie sélectiveFictions
Documentaires
BibliographieA côté des scénarios de films
interprétés par Jean Gabin, publiés notamment dans le
cadre de L'avant-scène
cinéma, on consultera avec profit les ouvrages
ci-dessous.
Jean Gabin
Paris et sa banlieue
Les décors
Pour en savoir plus
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