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Paris vu par Louis Feuillade par
Alain Masson Selon Feuillade, Paris se développe en deux directions :
l'horizontale, qui exprime une géographie sociale, et la verticale, qui
nourrit le feuilleton dans l'ombre des souterrains ou l'altitude des
toits.
Un espace urbain réinventé La ville ne se résume pas aux vues inoubliables de rues
désertes, filmées sans doute au petit matin dans une
luminosité sans ombres. L'ampleur et la durée des plans, l'espace
libre font songer à un dessin d'architecte utopiste ; son animation ne
gâte point les perspectives d'une cité alors exempte du
stationnement des autos. Rares sont les séquences peuplées de
passants ou de véhicules qui laissent, comme au début de
Fantômas, II, l'ordinaire
urbain à lui-même. C'est la règle : les spectateurs
populaires auxquels se destinent ces films n'y apparaissent guère,
même les quidams, sauf justement à titre de spectateurs, par
exemple au Gaumont-Palace (Les vampires,
IV, 10'), et pour qu'une bonne ou une employée de
banque figure dans l'intrigue, elle doit être un vampire
déguisé. Car ce décor vide est aussi celui d'un
théâtre propice aux menées les plus étranges : la
scène (Fantômas, I ;
Les vampires, II) reprend donc
volontiers les personnages des criminels, pour le plus grand péril des
acteurs qui les incarnent.
Les mondainsDerrière les façadesLa beauté sereine de la ville, cependant, masque des secrets
: les façades n'avouent rien. Majestueuse comme un temple, celle d'un
hôtel peut cacher un hall minable ; même les bâtiments
officiels ne se déclarent pas toujours par leurs signes habituels et au
quai des Orfèvres (1er) se substitue à l'occasion un décor
d'échafaudages qui permettra l'enlèvement de Juve dans le cabinet
du juge d'instruction. Seules les traces de délabrement annoncent
parfois l'habitation de gens misérables, toujours suspects. En revanche,
les adresses sont toujours d'une précision scrupuleuse. Car, si
l'indifférenciation du paysage urbain ignore les classes sociales,
celles-ci se distinguent dans leurs intérieurs. C'est une classe de
loisir fort peu affairée qui intéresse les criminels : banquiers,
aristocrates français ou étrangers, artistes. Ils se meublent
à l'ancienne et d'abondance : voici de vastes salons encombrés de
bergères et de divans, de luxueuses chambres d'hôtel, d'immenses
salles de bal ou des cercles mondains, vus en profondeur, rythmés par
leurs voûtes, leurs baies vitrées et leurs multiples
entrées. Car la profondeur de champ manifeste le chic, le bonheur visuel
: la même architecture gouverne le confortable cabaret du "Gai
cagibi" (Les vampires,
VII, 8') dont le côté bourgeois n'est
marqué que par des nappes à carreaux, la noble galerie où
les Mortesaigues reçoivent (Les vampires,
V, 26') et le "club
élégant" où la "bague qui
tue" sera remise à Noirmoutier au début des
Vampires, II.
La loge ou le studio partagent, dans une intimité plus
étroite, le même décor cossu. Un jeu de miroirs (Vampires, II, 3') souligne le
désir de reproduction qui anime Marfa Koutiloff, lorsqu'elle
s'apprête à incarner un vampire à la scène, et
peut-être sa dangereuse vanité. Dans
Fantômas, I, Valgrand guette
avec insistance l'image de son double qui prétend être aussi celle
du célèbre criminel. Mais la représentation n'offre au
beau monde l'illusion d'inclure en son orbite les dangers que pour mieux
assurer leur pénétration, et dans les couloirs du
théâtre règne bientôt une agitation semblable
à celle qui suit, dans ceux des hôtels, l'accomplissement d'un
nouveau forfait. Car les riches se laissent envahir. Négligents,
compromis par leurs fréquentations imprudentes, niais comme le
milliardaire américain Géo Baldwin, ils n'ont d'autre
qualité que celle de cible, et leur fortune tient au rang plutôt
qu'au mérite. Personne n'incarne mieux que Lady Beltham cette
perméabilité du grand monde : ses scrupules moraux ne
résistent jamais longtemps à la fascination de
Fantômas.
Des intérieurs peu définis Le fonctionnement unitaire de la société
paraît donc mal assuré par la légitimité de l'ordre.
Si les intérieurs masculins présentent un aspect plus
sévère que les demeures féminines (la plus jolie
appartient à la fiancée de Guérande, dans
Les vampires, IX, 5'-10'), plus
claires, plus gaies, avec leur mobilier plus volontiers Régence, si les
bureaux dressés perpendiculairement à l'axe de visée
proclament l'autorité des chefs, les lieux de travail évitent
d'afficher leur fonction : la rédaction d'un journal (Les
vampires, I, 2'), dont on reconnaîtra les boiseries
modern style dans l'appartement de Mademoiselle Juliette (Les
vampires, IV, 18'), ne diffère guère de la
salle où reçoit un costumier (Les vampires,
V, 17') ; avec sa décoration art nouveau, le
cabinet du directeur paraît presque frivole. Guérande travaille
surtout chez lui. Les banquiers, vrais ou faux, règlent leurs affaires
au milieu d'un salon. Rares sont les pièces qui expriment un rôle
propre : guichets, halls d'hôtel, laboratoires de la police.
Les bas-fondsAux bordures de la ville : le péril Aux mondains s'opposent les "bas-fonds".
Ces gens logent en banlieue ou dans les quartiers lointains du Nord-Est, dans
des masures ou de moroses galetas. Leurs meubles ? Rares et
dépareillés. Ils ne sont pas moins désœuvrés que
leurs antagonistes, dont ils se distinguent par le costume : bien qu'ils
arborent parfois le même couvre-chef que les bourgeois, melon ou chapeau
mou, ils ignorent l'habit et le haut de forme, gardant une prédilection
pour la casquette ; les femmes s'habillent plus court et plus voyant que ne
l'exige la bienséance mondaine. Les pierreuses hantent Barbès
(18e) que Fandor surplombe en voyageant par le métro aérien
(Fantômas, II, 2'). Dès
l'avenue Junot (5e), l'ordre haussmannien se disloque : virage dans l'aube
grise, façade filmée en fuite, chantier, murs de soutien,
palissades (Les vampires, X, 10'-16' et 30'). Si
Montmartre inquiète, Auteuil (16e) même n'est pas sûr
(Fantômas, IV, 22'). Mais c'est
un lieu excentré et vague, un monde incertain qu'affectionne la
pègre : les fortifs des Vampires
(II, 6'), monticules couverts d'herbe rase, à l'horizon
desquels se profile un Paris méconnaissable, silhouette chaotique
d'immeubles divers, incompatible avec la clarté qui commande la
représentation de son centre ; des routes bordées de haies ou de
grillages, aux virages déserts, comme celles que découvre une
suite de travellings lorsque Moreno quitte le Bois, perché sur l'auto
des Vampires (IV, 30'). Cet espace de la canaille promet la
pénétration. Aussi est-ce à Bercy (12e) que Fantômas
a défié Juve : sur les quais vides, parmi les tonneaux, le fleuve
ouvrant l'étendue (Fantômas,
II). Toutes les bordures de la ville recèlent le
péril.
Le déguisement, intermédiaire entre les classes Entre classe de loisir et classe dangereuse, nul autre
intermédiaire que les criminels, et à leurs trousses les
journalistes et les policiers. Les seconds avoisinent le beau monde :
bourgeois, l'appartement de Guérande est bien meublé, il a une
bonne, à laquelle se substitue bientôt Irma Vep, nouvelle
Bécassine (Les vampires, II, 16'). Seul Juve ne
semble avoir pour demeure qu'un bureau austère, où
l'électricité n'est pas installée. L'établissement
d'un échange entre les classes repose d'abord sur le déguisement
qu'affectionnent les criminels autant que les défenseurs de la
société. Juve devient prolétaire sous l'alias du
chiffonnier Cranajour (Fantômas,
III). Mazamette change de camp, de métier, de
monde. Fantômas se fait indifféremment banquier, détective
américain ou groom. Irma Vep sera aussi une employée de banque,
Mademoiselle Juliette, dont le statut étonnamment bourgeois lui permet
de disposer à son tour d'une bonne. Moreno, qui est à la fois un
gandin et un truand, emprunte la personnalité du Spectre après
avoir usurpé celle de l'infortuné Métadier (Les
vampires, IV). Guérande affecte le style
plébéien pour observer un beuglant fréquenté par la
racaille (Les vampires, III, 6'-10') : on
découvre alors, dans une cave, quelle énergie sensuelle se
dépense dans les danses des apaches, chaloupées,
frénétiques, déhanchées, si différentes de
la décente valse des Mortesaigues et de leurs invités (Les
vampires, V, 26') ; ce sont les torsions et les
sautillements dont s'amusait Bébé apache. La sensualité
des femmes du monde ne transparaît que dans la pâmoison : sur le
divan où l'a déposée Fandor, Elizabeth a la tête
renversée dans la même position que la princesse Danidoff offrant
sa nuque à une empreinte noire (Fantômas,
III).
Des souterrains aux toits de la capitale Mais c'est par la dimension verticale que se manifeste une
étendue unique, riche de passages et d'interstices, de souterrains et de
secrets. Les égouts, les cheminées, les façades, les
ascenseurs, les puits assurent des accès multiples dans un monde qui
paraissait pourtant divisé dans son plan horizontal. Il arrive certes
qu'une cloison percée ouvre un appartement chic sur le repaire des
voleurs, la caméra filmant les deux à la fois (Les
vampires, IV, 5'). Mais c'est par-dessous ou par-dessus
le morcellement horizontal que s'exerce le plus souvent le
décloisonnement : échange de signaux par le vasistas d'une
chambre de bonne, trajet paradoxal de Fandor qui passe par les toits du Palais
de Justice (1er) pour arriver sous le Dépôt (Fantômas, III, 27'),
invraisemblable arrivée d'Irma Vep et du Grand Julot dans une masure
où ils entrent par un puits (Les vampires,
III, 37'). Inlassablement les malfaiteurs
s'échappent par une trappe ou une bouche d'égout, inlassablement
ils s'enfuient par les toits ; son premier vol accompli, Fantômas
s'accroupit, descend par l'ascenseur, disparaît en dévalant les
marches du perron. Ces enfoncements aboutissent à des lieux
étroits et secrets, où garder un trésor et enfermer un
otage. Or, avec leurs murs nus en grosses pierres taillées, ces repaires
ne diffèrent guère des cellules où la police retient les
coupables : c'est par un soupirail que Fantômas s'évade ! Quant
à l'échappée sur les toits, elle offre à Feuillade
l'occasion de ses plus sublimes vues parisiennes : de subtils contrastes de
gris dessinent des formes rectangulaires, créant une unité
presque abstraite autour d'un fugitif qui prépare un mauvais coup
(Les vampires, IX, 18'-24') ; et
quand Irma Vep et son acolyte parcourent la crête des toitures (Les
vampires, III, 27'), dominant la tour Saint-Jacques et le
Pont-Neuf, l'exactitude de la localisation est parfaite et Paris leur
appartient.
Dans l'ombre des souterrains ou dans l'altitude dominatrice se
reconstitue ainsi l'unité de la ville morcelée par la
géographie sociale. C'est par ses limites et par les aventures qui
opposent les forces du bien et du mal que Paris se change en espace
intelligible. La société et la sociabilité n'y sont pour
rien.
Alain Masson
Alain Masson appartient au comité de rédaction de
la revue Positif. Il est l'auteur de Comédies musicales, de
L'image et la parole et du
Récit au
cinéma.
Filmographie sélectiveFeuilletons
Courts métrages
Scénarios
Documentaire
En écho : films disponibles au Forum des images
BibliographieCette liste de livres sélective pourra être
complétée par les bibliographies plus complètes de
l'ouvrage de Francis Lacassin et le numéro spécial de
1895.
mars 2003
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