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Paris vu par Jean Eustache par
Alain Bergala Le Paris de Jean Eustache tient en deux films,
Les mauvaises fréquentations
(1963), son premier court métrage (le premier film d'un jeune homme
inconnu) et, dix ans plus tard,
La maman et la putain (1973) qui lui
apportera la reconnaissance internationale au point de faire écran,
parfois, en tant que "film culte", à ses autres
films.
Quand il arrive à Paris, Jean Eustache est un jeune homme
relativement pauvre qui a vécu son enfance et sa jeunesse en province,
dans la région de Narbonne, et c'est presque le hasard qui le mettra en
contact avec les jeunes gens des Cahiers du cinéma de l'époque.
Son cinéma se distribuera en films provinciaux (Le
Père Noël a les yeux bleus,
La rosière de Pessac,
Le cochon,
Mes petites amoureuses), en films
de chambre pratiquement sans décors extérieurs (Une
sale histoire, Les photos
d'Alix, Le jardin des
délices de Jérôme Bosch) et en deux films
parisiens.
Les mauvaises fréquentations Dans son premier film, Jean Eustache approche
la capitale comme y vivent les provinciaux fraîchement
débarqués, dans un seul quartier, en prenant bien soin d'y
retrouver ses marques, ses parcours familiers, ses habitudes, pour
réduire la trop grande ville à un village à échelle
humaine. Eustache balise systématiquement le parcours de ses deux
personnages par une signalétique obsessionnelle.
Les mauvaises fréquentations
n'aurait pas démérité à côté du film
d'Eric Rohmer dans Paris vu par… qui se tournera
l'année suivante : il manifeste le même souci de permettre au
spectateur, à chaque instant, de se repérer avec précision
dans la topographie réelle du périmètre filmé,
disons entre la place Clichy et la place du Tertre. Eustache n'hésite
pas à cadrer dans ses plans, chaque fois qu'il le peut, un maximum de
repères précis : plaques de rues (Juste Métivier),
entrées de métro (Blanche), brasseries célèbres
(Wepler), cinémas (Studio 28), cimetière Montmartre, grandes
salles de spectacles (le Moulin-Rouge) et petits dancings (Le Jardin de
Montmartre). On pourrait suivre ses personnages sur une carte, rue par rue, au
long de leurs déplacements. L'enjeu de la première scène
du film entre les deux "écumeurs de Pigalle",
comme ils se nomment eux-mêmes, est précisément de
décider s'il faut rester dans le quartier où ils se sentent
parfaitement chez eux mais où la drague commence à devenir
monotone, ou s'il faut faire le voyage jusqu'à Saint-Michel, quartier
visiblement mythique et très lointain, qui les fait fantasmer comme une
terre étrangère, avec d'autres habitants (les étudiants)
et d'autres mœurs.
La maman et la putain Au cours des dix ans qui séparent
Les mauvaises fréquentations
de La maman et la putain, le statut de
Jean Eustache, et ses fréquentations, ont changé. Même s'il
a gardé son port d'attache du côté de la place de Clichy
(il le gardera jusqu'à son suicide), il va faire, en tant que
cinéaste, le saut vers Saint-Michel et Saint-Germain. Le statut social
des personnages masculins de La maman et la
putain, même si ce sont aussi, à leur façon,
des oisifs, a changé : il s'agit de dandys intellectuels qui vivent dans
un périmètre extrêmement restreint entre
Saint-Germain-des-Prés, le Flore, la rue de Vaugirard (la maison de
Marie), Vavin (la boutique de Marie) et le jardin du Luxembourg. Même
l'hôpital où travaille Veronika, l'hôpital Laennec, est
à cinq minutes. Alexandre quittera un soir, exceptionnellement, ce
territoire pour inviter Veronika au restaurant Le Train Bleu de la gare de
Lyon. Il lui explique le choix de ce restaurant : "Ça
ressemble à un film de Murnau. Les films de Murnau c'est toujours le
passage de la ville à la campagne, du jour à la nuit. Il y a tout
ça ici. A droite les trains, la campagne. A gauche, la
ville". Pendant ce dialogue, Eustache filme consciencieusement le
côté voies et le côté boulevard Diderot, pour
eux-mêmes, dans deux plans de lieux purement documentaires, plans sans
acteurs, purement déictiques, très rares dans ce film.
Dans Les mauvaises
fréquentations, Eustache ne répugnait pas, on l'a vu,
à inscrire le pittoresque touristique de certains lieux de Pigalle (la
place du Tertre et ses peintres, le Moulin-Rouge, le vrai moulin de Montmartre,
etc.), même si ses personnages, eux, étaient trop familiers du
quartier pour véritablement les voir comme la caméra les filmait.
Dans La maman et la putain, le
filmage des lieux va se radicaliser : Eustache s'interdit de filmer plus large
ou autre chose que les lieux tels que les personnages qui y vivent les
ressentent, c'est-à-dire à peu près invisibles par trop de
familiarité. Eustache affirmait qu'il avait voulu
"entraîner le spectateur dans un univers clos,
spécifique aux personnages", sans le moindre recul par
rapport à leurs perceptions du petit monde dans lequel ils vivent. Les
films de province engageaient du passé, la mémoire de son
enfance. De La maman et la putain
il écrivait : "C'est le seul de mes films où le
passé ne joue pas". On pourrait dire aussi de ce film, au
pur présent de la vie du cinéaste au moment même où
il le tourne, que cette absence de décalage vaut aussi pour les lieux
qui correspondent très exactement, sans la moindre transposition,
à ses lieux de vie réels à ce moment-là. De ce
fait, il n'y a pas véritablement d'extérieur dans ce film
où les personnages habitent les lieux publics, les bars, les jardins,
comme des intérieurs. Les Deux Magots ou Le Flore, par exemple, y sont
filmés non comme les cafés célèbres, pittoresques,
qu'il continuent d'être pour les provinciaux et les touristes, mais comme
un lieu de vie ordinaire, presque intime, pour Alexandre qui y a ses habitudes
et s'y retrouve autant chez lui, sinon plus que chez lui, c'est-à-dire,
dans son cas, chez les autres : dans les intérieurs des femmes qu'il
fréquente.
Contrairement aux Mauvaises
fréquentations, où Eustache filmait plus large que le
vécu des lieux par ses personnages, où il adressait au spectateur
des signes topographiques et signalétiques qui ne les concernaient pas,
sa morale du filmage de Paris dans La maman et
la putain est d'une totale intransigeance : ne filmer que l'espace
minimum autour de ses personnages et refuser dans ses plans toute information
qui ne les concernerait pas directement comme foyer et seul sujet du plan.
Aussi bien le spectateur a-t-il l'impression de vivre les presque quatre heures
du film dans un univers clos, que les scènes se déroulent
réellement dans des petites boites (comme les chambres, l'habitacle de
la voiture) ou dans les rues et les cafés. Ce film est un film qui ne
donne aucune impression d'extérieur, d'espace ouvert, où sortir
des appartements ne change rien à la sensation d'être dans un
espace mental, celui des personnages. La logique de l'espace y est constamment
centripète et jamais centrifuge, à l'exception de quelques plans
comme ceux filmés du Train Bleu, où Alexandre daigne pour une
fois regarder le monde, et encore parce qu'il lui rappelle le cinéma de
Murnau. Un autre plan, très surprenant dans ce film, montre soudain un
élément du décor parisien pour lui-même : un plan
objectif d'un chantier sous les fenêtres de l'ami d'Alexandre pendant la
"scène de la grenouille", qui pourrait être
une réminiscence des nombreux plans de chantiers de
Deux ou trois choses que je sais
d'elle de Godard qu'Eustache avait certainement vu en son
temps. Un jour où il sort de l'hôpital Laennec où vit et
travaille Veronika, Alexandre, moins autiste que d'habitude, jette un regard en
direction de la chapelle, et Eustache, contre toute attente, accompagne d'un
panoramique en oblique ce regard de son personnage pour finir son plan sur le
clocher de la chapelle. On peut compter sur le doigt d'une main, pendant les
deux cent vingt minutes du film, ces plans où le décor parisien
serait filmé en soi, et non comme des "intérieurs
à l'extérieur".
Une sale histoire Quant aux autres films tournés dans Paris, les films de
chambre, ils relèvent plutôt du cinéma de Sacha Guitry, que
Jean Eustache a toujours admiré. Il y filme un intérieur spacieux
et bourgeois comme pur théâtre de la parole. L'appartement
parisien y est le plus souvent un décor orné, riche, de bon
goût - le contraire des petits intérieurs bressonniens de
La maman et la putain -, où
peuvent se déployer les arabesques du langage, un langage où le
cru (de certains mots) se combine avec délices au cuit d'une syntaxe
raffinée, comme dans certains textes de Sade. C'est le cas exemplaire
d'Une sale histoire où la
réalité extérieure de la ville doit être
impérativement niée pour que l'univers créé par les
mots, à travers les visages de ceux qui les énoncent et ceux qui
les reçoivent, soit aussi autonome et absolu que dans les films de
Guitry ou dans les dispositifs sadiens du type La philosophie dans le boudoir.
Alain Bergala
Auteur de plusieurs ouvrages sur le
cinéma, Alain Bergala est également enseignant à Paris III
et réalisateur. Il coordonne actuellement le DVD de la collection
L'Eden Cinéma
(Scéren) consacré à Mes
petites amoureuses de Jean Eustache.
Filmographie sélective
Bibliographie
janvier 2005
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