Retour à la liste des parcours thématiques.
Paris vu par Raymond Depardon par
Frédéric Sabouraud Tout jeune homme, Raymond Depardon est
"monté à Paris" pour
devenir photographe. Il y vit aujourd'hui, toujours photographe mais aussi
cinéaste au regard aigu, qu'il filme les dunes du désert ou les
coulisses des institutions.
Paris-décorChercher Paris dans l'œuvre de Raymond Depardon, c'est jouer avec
l'introuvable. On en reconnaît des contours, on en devine des morceaux
mais ce qui prime, c'est l'absence d'images immédiatement lisibles, de
lieux identifiables. Paris semble être là comme par mégarde
dans Une partie de
campagne, lorsqu'on croit reconnaître, au
détour d'une discussion nocturne entre Valéry Giscard d'Estaing
et Michel Poniatowski, le jardin des Tuileries nappé dans les
ténèbres. Pour le reste, le parcours du candidat à la
présidence de la République se déroule pour l'essentiel
dans ses bureaux luxueux du Louvre, les ascenseurs et les limousines qui le
mènent aux meetings provinciaux ou lors de conciliabules en jet
privé ou chez ses rares amis politiques. Dans
Reporters, lorsque la caméra
de Depardon traque ses propres confrères, accompagne la tournée
des commerçants du candidat Chirac ou les planques de ses anciens
compagnons les paparazzi, on n'en voit guère plus : ici un trottoir du
Marais, là la façade d'un palace des beaux quartiers... La ville
semble neutralisée. Et lorsqu'il filme, devant le commissariat de la
place Saint-Sulpice, une star hollywoodienne aux prises avec un photographe, le
cadre semble se donner beaucoup de mal pour éviter d'inscrire le lieu
dans un espace reconnaissable et chargé de mythe et d'Histoire. Dans
Faits divers, l'oeil aguerri
reconnaîtra l'avenue de l'Observatoire au gré d'un travelling pris
de la camionnette de Police Secours. Mais là encore le décor se
fait le plus neutre possible et on ne s'y attarde pas. Ce qui prime, ce sont
les lieux clos, commissariats, appartements, escaliers ou couloirs.
On pourrait croire que dans son film
intitulé Paris -titre tardif trouvé un
peu par défaut-, on verrait mieux la capitale. Il n'en filme pour
l'essentiel que quelques plans de nuit qui pourraient se situer en banlieue.
Quant aux quais de la gare Saint-Lazare, le réalisateur prend bien soin
de les rendre relativement non identifiables pour mieux donner au lieu sa
dimension générique. Cette obstination à ne pas filmer
Paris va prendre un tour presque parodique dans
Urgences qui ne nous livre (hormis
un court épisode où l'on voit un homme juché sur le toit
des bureaux du quai des Orfèvres) qu'une vignette, celle de Notre-Dame,
la nuit, carte postale dont on aurait éteint la lumière pour en
tuer l'effet, comme un rappel que nous sommes bien, en même temps que
dans les urgences psychiatriques d'un hôpital, à Paris (ville
lumière etc.).
Paris-décor n'est donc là que par
nécessité, quand la réalité l'impose (une action
nécessaire au film) ou comme image d'Epinal filmée dans la
pénombre pour mieux l'anéantir et lui donner une autre dimension,
plus inquiétante, plus fantastique, plus fictionnelle, un Paris
imaginaire, un "Il était une fois..." (on en
trouve une autre déclinaison dans
Délits flagrants avec le pont
au Change filmé de nuit en fin de film ou lorsqu'on voit le parvis
devant le Palais de Justice en ouverture). Bref, Paris semble jouer au chat et
à la souris dans l'œuvre de Raymond Depardon. Le cinéaste donne
l'impression de vouloir esquiver, contourner, se méfier, craindre,
échapper au sujet, tout comme il semble faire le constat de son
impossibilité à filmer Manhattan dans le court métrage
intitulé New York, N.Y. De
la ville américaine, nous ne verrons que le point de vue nocturne
(encore) et touristique, vu d'un téléphérique qui longe
Harlem Bridge. Où à travers un carrefour qui pourrait être
celui de n'importe quelle ville occidentale du XXe siècle et qui finit
même par ressembler à un plan de studio du cinéma des
années trente.
Le lieu de l'autobiographieA propos de son refus de filmer Paris, le
réalisateur s'est lui-même souvent expliqué, jugeant la
ville trop photographiée, trop mise en images pour qu'on puisse encore
le faire, laissant entendre que le sujet aurait été usé,
nos yeux saturés, qu'il n'existerait plus de place pour le photographe
comme pour le cinéaste dans cet univers déjà trop
balisé et trop quadrillé. L'explication est convaincante, certes,
mais un peu trop générale pour cerner la démarche
profondément engagée et intime du cinéaste. Car Paris est
aussi pour Depardon son lieu de vie, de travail (c'est là qu'il a fait
ses débuts de photographe), le lieu des rencontres, des amitiés,
de l'intime, du quotidien, des premiers mètres de pellicule
filmés en 16mm et de la cinéphilie, bref, celui de
l'autobiographie. Et cette question du récit à la première
personne hante une bonne partie de son travail comme une braise brûlante
dont on ne peut se saisir très longtemps. Il existe chez ce
cinéaste une sorte d'attraction-répulsion envers le récit
de sa propre histoire, comme s'il était à la fois attiré
(au sens physique du terme, comme un métal par un aimant) par la
tentative autobiographique (qui chez lui est aussi tentation, de l'ordre du
péché) et en même temps la conscience aiguë,
douloureuse, presque maladive, de l'obscénité inhérente
à une telle démarche : un côté
"ça ne se fait pas",
"on ne doit pas parler de soi" et en même temps un
côté un peu maso, "on ne peut pas toujours
s'échapper".
L'art du contournementCe double constat d'impossibilité ou plutôt cette
douleur, cette souffrance (ne pas pouvoir filmer Paris tel quel, avoir du mal
et de l'envie à se filmer soi-même ou son propre monde) serait de
peu d'intérêt s'il (ou elle) n'était à l'origine
d'une démarche profonde et inventive de contournement. D'une certaine
manière tout le cinéma de Depardon est fondé sur
l'évitement et la répétition (ailleurs ou sous une autre
forme) : éviter de refaire avec une caméra le travail de
photographe (voir, par exemple, la différence entre son œuvre
photographique et son œuvre cinématographique sur un même sujet,
l'hôpital psychiatrique de San Clemente à Venise). Éviter
de filmer l'univers d'où l'on vient (le monde paysan traditionnel) et
qu'on a perdu parce qu'on était ailleurs, en voyage, en reportage, en
train de travailler et dont on retrouve, justement, "par
hasard", dans cet ailleurs, des échos : ainsi en va-t-il des
Toubous, ce peuple nomade que Depardon rencontre dans le désert du
Tibesti (au Tchad) au cours d'un reportage sur l'enlèvement d'une femme
de diplomate, Françoise Claustre, et qu'il va accompagner au cours de
plusieurs films (Tchad,
Tibesti too,
Comment ça va avec la douleur
?, Un homme sans
l'Occident). D'eux, il dit qu'ils ont le même
caractère, la même façon de parler et d'être que les
paysans de son enfance, dans leur façon de se plaindre à propos
du temps, trop chaud, trop froid, trop humide, trop sec, et aussi d'être
parfaitement autonomes, entre eux, avec leurs codes, leurs liens, leurs lois et
leur mode de vie communautaire.
Un tourbillon dans une boîteL'évitement est donc pour Depardon le meilleur moyen de se
retrouver. "Aller voir ailleurs si j'y suis", comme on
dit. Ou chercher Paris -le Paris réel et le Paris intime- là
où on ne l'attend pas. Dans des couloirs, dans des bureaux, dans des
salles d'attente, des antichambres. Dans des commissariats ou dans des
hôpitaux. Dans le Palais de Justice ou bien au Dépôt. Et
là encore, toujours refermer l'espace, cloisonner, le rendre
indifférent, neutraliser le pittoresque, l'identifiable, les lignes de
fuite, ne voir que ce qui prime, l'étrangeté, le lisse,
l'anonyme, l'absence d'humanité du lieu, le labyrinthe kafkaïen. Ce
qui domine, dans le cadre de Depardon, ce sont les angles, les murs, les
à-plats pour mieux nous faire partager le sentiment d'enfermement des
personnages : dans leur souffrance, leur folie ou pour signifier la
difficulté, l'âpreté du dialogue entre une institution et
ceux à qui elle s'adresse. Pour mieux décrire, dépeindre
la manière dont l'individu se débat dans le grand Château
parisien.
Quant à Paris comme espace de vie,
d'échange, comme lieu d'expérience et d'incarnation, le
réalisateur va trouver un autre moyen pour le faire exister : le
hors-champ du verbe. La grande trouvaille de son cinéma, c'est d'avoir
compris que, face à des lieux sur-montrés, c'est la parole -la
parole filmée, dans un lieu clos, une boîte, lisse et close, une
chambre claire- qui va permettre de les représenter et, mieux, de les
réincarner. La rencontre entre quelqu'un qui parle et quelqu'un qui
écoute, avec nous -spectateurs- en tiers, va produire des images. Pas
n'importe quelle parole, pas dans n'importe quel cadre : il faut un enjeu (en
général, sauver sa peau), une urgence. Et là, devant nous,
sur ce mur gris et triste, lors d'un entretien entre un substitut et un
prévenu, un policier et un plaignant, un psy et son patient, le miracle
a lieu : la ville renaît. Non plus le Paris des cartes postales ou celui
des photographes mais celui de tous les jours, celui des gens qui ne
lèvent plus la tête pour regarder la tour Eiffel et Notre-Dame,
celui qui nous entoure et que, pourtant, nous ne savons pas toujours regarder
ou avec qui nous n'échangeons plus sans doute parce qu'il est trop
près, rendu invisible par un double effet de presbytie et de
quotidienneté. A travers les institutions -commissariat de police,
urgences psychiatriques, bureau du substitut des flagrants délits et
plus récemment audience de ces mêmes flagrants délits-,
c'est le monde réel de la ville qui resurgit. A travers la souffrance
humaine, cette dimension balzacienne souvent prêtée à son
cinéma documentaire, à travers les jeux de dupes, de faux aveux
et de vrais mensonges, de couplets moralisateurs et de menaces brandies, ce
sont les récits, les histoires, les mythes d'aujourd'hui qui prennent
corps. Le quartier de la Goutte d'Or à travers le récit d'un
indic de police et joueur de bonneteau ; la vie des autobus par le récit
d'un chauffeur qui craque en plein boulot ; les grands magasins racontés
par une voleuse à la tire ; un couple qui se déchire, une femme
tyrannisée, un toxico, une affabulatrice... Et Depardon réussit
ainsi ce tour de force de recréer Paris sans nous le montrer, à
travers ses récits, ses échanges, ses mondes si divers.
Les images, ce sont nous qui les fabriquons
à partir d'autres images, celles de ces gens qui se parlent et parfois
s'affrontent, images qui entrent en vibrations avec celles que nous stockons
chaque jour sans plus savoir qu'en faire. Ainsi, ce Paris d'aujourd'hui est en
quelque sorte "déterritorialisé". Il n'est
plus rattaché à un décor, il est traversé par des
histoires, des cultures, des langues, des accents, des activités, des
corps, des langages, des mondes en tout genre, il est une mosaïque, un
puzzle, un monde en constant déplacement, en multiples fragments, une
"géographie" en mouvement comme dirait Deleuze,
un tourbillon qui tente de s'organiser autour d'institutions trop rigides face
au flux des énergies multiples qui s'entrecroisent, s'ignorent et
parfois se percutent. La ville devient alors un lieu de circulation,
d'incompréhension, un lieu où le pouvoir, à travers ses
représentants (police, psychiatrie, justice), se confine à
l'absurde dans sa tentative pathétique de vouloir régenter dans
de petites boîtes aux contours anonymes des circulations
délirantes, des flux, des réalités dont il semble tout
ignorer et auxquels il ne peut pas répondre. Ainsi Paris devient la
scène universelle d'un monde contemporain où la
société ne comprend plus grand chose à l'humain.
Frédéric Sabouraud
Scénariste, réalisateur,
critique et enseignant, Frédéric Sabouraud est notamment le
coauteur de Depardon /
cinéma (1993).
Filmographie sélectiveFilms réalisés par Raymond Depardon
Films sur Raymond Depardon
BibliographieOuvrages de Raymond Depardon
En échoParcours thématiqueseptembre 2004
|