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Paris vu par René Clair

par Noël Herpe
Natif du cœur de Paris, René Clair a marqué de son empreinte enchantée ses nombreux films se déroulant à Paris, retranscrivant en particulier l'image insouciante de la Belle Epoque.

La forêt enchantée

"Je suis né en un lieu où j'aurais pu voir, à quelques années près, le carrosse d'Henri IV, dans la rue de la Ferronnerie fort encombrée sans doute de fleurs ou de légumes. […] De nos premières années, il nous reste des images si vives que nous donnons crédit à la fidélité de la mémoire, mais les tableaux que projette cette lanterne magique empruntent moins au réel qu'à l'imaginaire. Les Halles de mon jeune âge, ce n'est pas le "ventre de Paris", c'est un prolongement de la scène du Châtelet toute voisine, où se succédaient les changements à vue de Michel Strogoff ou des Pilules du diable." (René Clair, Les Halles, Visage de la France, Librairie académique Perrin, 1969)
C'est bien sous ce double signe - celui d'une petite bourgeoisie commerçante, prospérant au cœur des Halles, et celui d'une imagerie d'opérette qui en fixe les rêves naïfs - que se met d'emblée en scène le Paris du jeune René Chomette… Venu au monde trois ans après le cinématographe, il n'attendra pas sa vingtième année pour se baptiser René Clair, et pour faire de cette merveilleuse machine à remonter le temps un moyen de ranimer le Paris de la Belle Epoque. Au tournant de 1925, alors qu'une France anxieuse de son avenir, alors qu'un art muet finissant commencent à se tourner vers un supposé âge d'or d'avant la guerre, l'apprenti cinéaste va se rendre célèbre en ressuscitant un Paris/paradis perdu : un monde qui n'aurait pas encore été atteint par les ombres de l'Histoire, par les malentendus du langage, par les fractures de la modernité. Programme qu'il décline tout entier dans son court métrage sur La tour (1928) ; la tour Eiffel, bien entendu, dont il évoque les fondations trente ans plus tôt, dont il arpente de haut en bas les arcanes métalliques et les vestiges désuets, comme pour mieux nous réconcilier avec la terre après ce passage par le ciel.
Toute son œuvre muette (sur le modèle de ses premiers essais poétiques ou romanesques) va conjuguer ce refuge hors du temps et ce retour au pays des hommes, à travers un merveilleux raisonnable qui jette sur Paris un "bon sort", un sortilège bienfaisant : c'est déjà vrai dans Entr'acte (1924), où les jeux de massacre depuis les toits de Paris (et singulièrement celui du théâtre des Champs-Elysées, quartier général d'une "école de l'Alma" iconoclaste et nostalgique) s'organisent bientôt en une course poursuite à Luna Park, qui retrouve sans en avoir l'air le rythme des comiques primitifs.
Et c'est le thème central de Paris qui dort (1923), où la capitale, immobilisée par un rayon maléfique, est vouée au bon plaisir de quelques îlotes repliés en haut d'une tour Eiffel/tour d'ivoire : jolie métaphore d'une cité pétrifiée par la Grande Guerre - et que le cinéma seul va pouvoir remettre en marche, en s'arrêtant sur l'image de situations ancestrales (le policier poursuivant le malfaiteur, l'homme du monde faisant sa cour, le désespéré au bord du suicide), et en réactionnant un rythme en suspens… Occasion pour Clair de faire sienne l'ingénuité des opérateurs de Lumière et de Méliès, lorsqu'après avoir filmé dans une aube déserte la place de la Concorde ou les jardins du Trocadéro, il peuple à nouveau Paris de son mouvement, puis s'amuse encore à gripper ce mouvement, à découper la foule en cartes postales, à faire repartir enfin la mécanique. Avec ce film à la fois insolent et anachronique, le Paris de Clair se déploie d'entrée de jeu comme une "forêt enchantée" (c'est le titre d'un roman qu'il consacrera à la grande désillusion d'après 1918), endormie en marge de l'Histoire et réveillée par la grâce d'une pure dynamique cinématographique.

C'était la Belle Epoque

Cette logique du rêve éveillé, on la retrouve à l'œuvre dans les deux films suivants : Le fantôme du Moulin-Rouge (1925), où Clair promène un spectre facétieux dans un Paris qui évoque encore lointainement la Belle Epoque, celle des cabarets de Montmartre et des feuilletons de Feuillade (le jeune cinéaste, qui est entré dans la carrière en faisant l'acteur dans Parisette, reviendra sur le tard à ce Paris fantastique en écrivant le projet d'un remake de Fantômas…). Et surtout Le voyage imaginaire (1926), dont les silhouettes provinciales sont projetées en haut des tours de Notre-Dame, puis enfermées dans un musée Grévin où le songe tourne au cauchemar : comme dans Paris qui dort, le splendide isolement dans un Paris intemporel s'avère à double tranchant - ici à la lettre, puisque le rêveur transformé en chien se voit menacé par le couperet d'un tribunal révolutionnaire ranimé en pleine nuit ; et de nouveau, c'est le cinéma qui sauve tout ce petit monde, en la personne de Charlot et du Kid qui viendront briser l'enchantement immobile.
Bientôt, mettant ses fantasmes en pratique, Clair va entreprendre de réincarner comme si l'on y était un espace étroitement situé dans le temps : ce sera toujours un cauchemar burlesque, celui du jeune marié d'Un chapeau de paille d'Italie (1928, d'après Labiche), entraînant toute sa noce à la poursuite d'un objet perdu… Mais ce sera dans le cadre d'un Paris fin de siècle scrupuleusement reconstitué par Lazare Meerson sur le modèle des séries Pathé - au point que certains exploitants de province refuseront cette vieille bande plus vraie que nature ! A partir de ce film, le Paris de Clair entre dans l'anachronisme revendiqué : c'est celui-là même qu'a pu transfigurer son regard d'enfant, avec ses figures d'opérette et son décor naïvement bourgeois ; c'est aussi, en cette période de crise économique et de mutations techniques, un refuge idéal pour un cinéma français qui soupire après sa jeunesse.

A Paris dans chaque faubourg

Consacré poète d'un Paris qui n'existe plus que dans les mémoires, Clair va donc inaugurer le réalisme poétique - en fixant une mythologie d'autant plus universelle qu'elle reste essentiellement silencieuse ou musicale. Avec Sous les toits de Paris (1930) et Quatorze juillet (1932), c'est ainsi toute une ville fantôme qui est reconstruite par Meerson et son assistant Trauner aux studios d'Epinay ; une ville limitée à un quartier familier, à quelques lieux emblématiques (l'immeuble dont la caméra arpente tous les étages, comme naguère la tour Eiffel, le bistrot volontiers filmé au-delà d'une vitre ou d'un rideau de fer, le triste dancing opposé à l'atmosphère bon enfant des bals populaires), enfin à une poignée d'archétypes faubouriens (le chanteur des rues, le chauffeur de taxi, la midinette, le marlou, la fille facile…). Il ne s'agit pas de représenter tel ou tel quartier (comme le fera Marcel Carné, assistant de Clair pour Sous les toits de Paris, dans un Hôtel du Nord que décorera justement Trauner), mais plutôt d'abstraire la quintessence d'une ville immatérielle, où domine une lumière doucement contrastée, où les angles - d'un point de vue dramatique aussi bien que plastique - sont arrondis par une vision bienveillante et unanimiste.

Un village perdu

A la veille de la guerre, Clair esquissera divers projets autour de cette comédie parisienne réconciliée : Rendez-vous à Paris (film "choral" se situant tout au long du jour de l'Armistice), Rue de la Gaîté (évocation d'une famille de "théâtreux")… Mais l'heure n'est plus au réalisme poétique - et c'est de nouveau en faisant appel aux vertus du cinématographe 1900 que le cinéaste pourra reconstituer son Paris intérieur : ce sera Le silence est d'or, qui marque en 1947 son retour en France ; hommage aux cinéastes de la Belle Epoque qui lui permet de ranimer les baraques foraines, les music-halls et les bals, les omnibus, les terrasses de café où se jouaient les scènes amoureuses… On retrouve même la topologie devenue légendaire de Sous les toits de Paris, avec l'immeuble en haut duquel se retrouvent les "amants" tandis qu'une chanson des rues continue d'accompagner leur romance. Cette scène résonne (à l'image du film tout entier) comme l'adieu à une jeunesse, et l'ultime film parisien de Clair sera envahi par la noirceur : dans Porte des Lilas (1957), le cinéaste s'inspire de La grande ceinture de René Fallet pour dessiner un microcosme replié hors du temps…
Un pilier de bistrot (Pierre Brasseur), un gratteur de guitare (Georges Brassens), un malfrat séducteur (Henri Vidal), une midinette (Dany Carrel) : toutes ces silhouettes sont autant de réminiscences de "l'âge d'or" d'avant-guerre, mais aujourd'hui marginalisées, brisées par la trahison ; et c'est seulement le temps d'un pastiche enfantin (les enfants qui miment, à travers la vitre du café, un fait divers lu dans le journal) que se met une dernière fois en scène le Paris des innocents . En évoquant les Halles de son enfance, le cinéaste devenu académicien (et revenu à sa première vocation de chroniqueur) filera cette métaphore : "[…] ma province à moi est de nature inconstante. […] Là où des milliers de Parisiens furent ensevelis, des enfants jouent autour de la fontaine des Innocents. Et, quelque jour, les nymphes de Jean Goujon, frissonnant sous leurs voiles de pierre, partiront à leur tour vers les cités disparues que l'on nommait Paris". (René Clair, Les Halles, Visage de la France, Librairie académique Perrin, 1969). Paris se présente comme un souvenir, ressuscité encore un instant par les films de René Clair.
Noël Herpe
Noël Herpe enseigne l'histoire du cinéma à l'université de Caen et à l'université de Paris I. Rédacteur à la revue Positif, il a consacré plusieurs ouvrages à René Clair et coordonné le numéro de la revue 1895 sur Max Ophuls.

Filmographie sélective

Réalisations

  • La tour de René Clair, documentaire, 1928, 10min
  • Un chapeau de paille d'Italie de René Clair avec Albert Préjean, 1927, 1h21min

Acteur

Coproduction

Documentaires


Bibliographie

  • René Clair, Barthélemy Amengual, Seghers, 1969
  • Le mystère René Clair, Pierre Billard, Plon, 1998
  • Le film dans le texte : l'œuvre écrite de René Clair, Noël Herpe, Jean-Michel Place, 2001
  • René Clair, Noël Herpe (dir.), numéro spécial de "1895", revue de l'AFRHC, septembre 1998
  • René Clair ou le cinéma à la lettre, Noël Herpe et Emmanuelle Toulet (dir.), Association française de recherche sur l'histoire du cinéma, 2000

En écho

Films disponibles au Forum des images

  • Le chef opérateur britannique Georges Périnal, qui a signé la photographie de nombreux films de René Clair, et collaboré entre autres avec Jacques Feyder ou Otto Preminger.

Parcours thématiques

décembre 2003