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Paris vu par Jacques Baratier par
Frédéric Hardouin En 1969, Jacques Baratier consacre un documentaire à
René Clair, pour la fameuse collection Cinéastes de notre temps qui est
destinée à la télévision - Baratier gardera tout au
long de sa vie une admiration inconditionnelle pour René Clair. Il est
intéressant ici de s'attacher aux points communs qu'il peut y avoir
entre les deux metteurs en scène. En effet, Baratier, dirigeant
l'entretien, emmène le cinéaste sur des terrains qui lui sont
chers. Parmi ces points communs, on peut d'emblée citer l'amour sans
borne que tous deux portent à Paris. Plus profondément, Paris est
un décor de cinéma, qui suscite un immense univers de fiction.
Baratier, tout comme Clair, en usera volontiers.
Un amoureux de ParisPeu de cinéastes français sont autant attachés
à Paris que Baratier. L'ensemble de sa filmographie (riche de vingt-huit
films) en témoigne : sont évoqués tour à tour le
Paris touristique, le Paris plus intimiste de certains quartiers (avec au
premier plan celui de Saint-Germain-des-Prés), et le Paris de banlieue.
L'histoire qui lie Paris à Baratier est à la fois celle qui
reflète la vie personnelle du cinéaste et celle que dessine une
vision plus socio-historique de la capitale.
L'histoire de cette liaison amoureuse entre l'homme et la ville
commence dès les années d'Occupation : Baratier vit rue du Dragon
à Saint-Germain-des-Prés, quartier jouissant très
paradoxalement d'une certaine liberté. Il y travaille comme journaliste
littéraire, y fréquente bon nombre de lieux devenus aujourd'hui
mythiques (Le Flore, Les Deux Magots, Le Tabou…), et y rencontre certaines
personnalités artistiques, singulières et éclectiques :
Jacques Audiberti, Alexandre Astruc, Olivier Larronde, Anne-Marie Cazalis,
Juliette Gréco, etc. C'est à la Libération que Baratier
décide, avec l'aide de l'écrivain lettriste Gabriel Pomerand, de
filmer tout ce petit monde alors en effervescence :
Le désordre est
tourné au cours des années 1947-48.
Saint-Germain-des-PrésLe
désordre deviendra vingt ans plus tard
Le désordre a 20 ans
(Voilà l'ordre étant la
seconde partie du film) : il s'agit là d'une œuvre d'une très
grande richesse documentaire. Elle témoigne, par de courtes prises de
vue agencées tantôt de façon aléatoire, tantôt
de manière plus construite (la seconde partie du film), de l'incroyable
vitalité qui émerge dès la Libération à
Saint-Germain : on y découvre la philosophie de Sartre, les romans de
Camus, les poèmes de Prévert, les chansons de Gréco et de
Vian. Mais aux premiers plans, on y découvre la désinvolture de
la jeunesse d'alors, qui s'enferme, jusque tard dans la nuit, dans les caves et
les cafés du 6e arrondissement de la capitale. On y danse et on y joue
du jazz (le New Orléans) importé par les soldats
américains. Tout cela se passe au Tabou, au Vieux-Colombier, au Club
Saint-Germain, à La Rose Rouge.
Dès lors, ce petit monde germano-pratin
est très vite qualifié "d'existentialiste"
par les journalistes qui n'ont pas lu Sartre et qui cherchent à vendre
du papier. En vingt ans, Saint-Germain-des-Prés a bien changé, et
c'est là l'autre intérêt du documentaire de Baratier : dans
les années 1960, le be-bop se substitue au jazz de la
"Nouvelle Orléans" ; les boutiques de mode, les
cinémas et les drugstores ont remplacé les terrains vagues et les
bars. Le quartier, autrefois anarchiste, nihiliste et surréaliste, s'est
embourgeoisé, dénaturé ; mais, nous dit le film, il reste
malgré tout vivant et singulier.
Autres quartiers parisiensEn 1951, Baratier emmène sa caméra dans un gymnase
situé dans une toute petite impasse nommée
La cité du midi, au cœur de
Montmartre.
Michel Simon (acrobate
avant de devenir comédien) nous sert de guide. Deux ans plus tard,
Baratier signe, cette fois avec
Maurice
Chevalier, Chevalier de
Ménilmontant, un documentaire sur les gamins du quartier
d'enfance de l'acteur. On ne peut s'empêcher de penser à l'univers
de Doisneau
; la sublime fraîcheur et l'humour de ces deux courts métrages est
à redécouvrir.
L'œuvre majeure de cette première période reste sans
conteste Paris la nuit,
réalisée en 1956 avec Jean Valère. A l'aide de
saynètes et d'un montage symbolique, le film trouve tout naturellement
sa forme novatrice : les associations de plans sont créatrices
d'instants poétiques et insolites, ou simplement anecdotiques. C'est
certainement ce qui a conduit le jury de Berlin a lui décerner
l'Ours d'or, lors du festival de
1956. On découvre la vie nocturne de la capitale à travers
Pigalle, les magasins des Grands Boulevards, les lieux hautement significatifs
que sont les Champs-Elysées ou la place de la Concorde.
Paris la nuit a su garder toute sa
poésie, tour à tour teintée de réalisme et de
surréalisme.
Ces trois courts métrages documentaires innovent par
l'utilisation en décors naturels des rues parisiennes, et annoncent
dès lors ce que fera la Nouvelle Vague quelques années
après.
Baratier, Paris et la Nouvelle VagueEn 1963, Baratier réalise
Dragées au poivre et reprend
à son compte la façon qu'ont les jeunes cinéastes
français (Godard,
Truffaut,
Rivette,
Resnais, etc.) de
réaliser leurs films : un tournage rapide, une équipe technique
réduite, une part d'improvisation, un certain franc-parler des
comédiens, et surtout des décors naturels. N'y a-t-il pas que
Paris pour symboliser cette
Nouvelle Vague ?
Baratier ne s'y trompe pas. Il filme ses comédiens sur les
Champs-Elysées, dans le bois de Boulogne, ou dans une cave de
Saint-Germain, "à la manière
de…".
Mais si ces Dragées sont bel et bien le
témoin d'une nouvelle ère, le film en marque également la
fin. Concernant les multiples allusions à la Nouvelle Vague, Baratier
n'hésite pas à utiliser la provocation : le système de
production désiré et mis en œuvre par cette Vague est
ouvertement mis en abîme. Désormais, on interroge des
prostituées sur le trottoir (parodiant
Vivre sa vie de Godard), on
écoute d'absurdes discussions dans les bars (parodiant
L'année dernière à
Marienbad de Resnais), etc. Aussi, les acteurs semblent
interpréter de simples figurants et, au final, c'est assurément
Paris qui devient le personnage principal du film.
Deux ans plus tard, Baratier renouvelle l'expérience avec
L'or du duc. Paris devient
explicitement le théâtre de la fiction, à travers un film
de course-poursuite menée dans la capitale. Paris y est
omniprésent, et bon nombre de séquences sont
interprétées dans de célèbres endroits : la place
du parvis de Notre-Dame et sa cathédrale, la place Vendôme, la
basilique du Sacré-Cœur et ses escaliers, les salles de ventes de la
maison Drouot, la place de la Concorde, ainsi que quelques quartiers plus
populaires. Ceci étant, il ne s'agit pourtant pas d'une carte postale :
les scènes qui sont tournées en ces lieux priment ouvertement sur
le décor, la toile de fond. Ainsi, les différentes architectures
sont rarement montrées dans leur ensemble.
La banlieueLa banlieue forme l'autre pendant majeur dans la vision parisienne de
Baratier. Mais cette fois-ci, le décor qui nous est dépeint est
nettement moins réjouissant. Dès 1964, on découvre, au
début d'Eves futures, les prémices de
ce que deviendra le monde des grands ensembles situés aux abords de la
capitale : le court métrage s'ouvre sur un gouffre formé dans la
terre, sorte de fosse-poubelle, où l'on aperçoit au loin des
tours modernes, des buildings. Dans ce trou, il y a un mannequin auquel il
manque un bras ou une jambe : image insolite d'un objet atypique
"jeté" dans ce décor. Dans le même
plan, la caméra remonte (au début on était en
plongée sur cette fosse) et laisse découvrir les tours. Voici un
plan qui correspond bien au cinéma que pratiquera Baratier par la suite
: un lien se crée entre le corps artificiel, posé là dans
une fosse, et le monde que dessinent ces tours, monde où tout à
coup l'aspect déshumanisant de l'univers moderne qu'elles symbolisent
prend le pas sur ce qui pourrait être perçu comme une simple
ville. Car les hommes y sont véritablement
"entassés". Le reste du film nous le confirme :
nous sommes dans un sous-sol, dans une fabrique de mannequins pour devanture de
magasins. Image métaphorique : ces mannequins (filmés de
façon surréaliste, avec humanité, sensualité -
justement parce que ce sont des Hommes) sont en construction, d'autres en
réparation, d'autres encore sont condamnés à trouver la
poubelle. En 1964, l'avenir de ces Eves
futures nous dira ce qu'il en est advenu.
En 1974, dans Vous
intéressez-vous à la chose ?, film érotique
réalisé en plein cœur de l'apothéose du genre
cinématographique, Baratier lance sa fiction dans une famille venue
passer sans doute ses dernières vacances dans une belle petite
propriété située en banlieue. Dernières vacances en
effet, puisque la villa est encerclée par la construction de tours et de
H.L.M. Du coup, la vision nostalgique que nous offre le cinéaste sur ces
ultimes retrouvailles en famille fait écho au sentiment de
résignation inspiré par le bouleversement du paysage urbain alors
en pleine métamorphose.
Le thème de la banlieue, sous-jacent dans ces deux opus, est
cette fois abordé de front dans
La ville bidon. A l'origine,
Baratier tourne pour la télévision
La décharge, en 1968, avec
l'aide de l'écrivain Christiane Rochefort (auteur, entre autres, des
Petits enfants du siècle)
qui signe le scénario. Après visionnage, l'O.R.T.F. refuse de
diffuser le film pour sa "noirceur pessimiste". Cinq ans
plus tard, Baratier décide de reprendre son film, d'ajouter quelques
séquences nouvellement tournées, et d'en refaire le montage :
La décharge devient ainsi
La ville bidon.
La littérature de Rochefort correspond à une
réalité sociologique profondément en phase avec le monde
contemporain, dont Baratier se fait écho avec
La ville bidon : dès la
seconde moitié des années 1960, et ce jusqu'à la fin des
années 1970, la France met en place une politique du logement pour faire
face aux vagues d'immigrations. Toutes sortes d'opérations
immobilières seront entreprises et vigoureusement encouragées par
les pouvoirs publics. Ainsi se construisent de véritables villes aux
délires architecturaux, basées sur une certaine
"qualité de vie" comme l'affirme l'un des
personnages du film, face à la réalité de ceux qui les
occupent. L'enjeu du film de Baratier est bien de montrer le
"décalage" entre ce que l'on décrit des
villes nouvelles et cette réalité. Baratier prend alors l'exemple
de Créteil, où les fondations de la cité
commençaient à peine. A travers son film, Baratier dénonce
les méfaits de l'urbanisation à outrance (envolée de
racisme, ghettoïsation de certains quartiers, etc.) alors que,
paradoxalement, Créteil devient fièrement le symbole de la
nouvelle politique de la ville.
Ultime regard sur ParisEn 2003, Baratier revient à son premier amour,
Saint-Germain-des-Prés, avec Rien
voilà l'ordre. Le film se déroule dans un asile
situé près de Paris. Au cours d'une scène, le pensionnaire
s'enfuit de l'hôpital psychiatrique pour retrouver Saint-Germain. La
séquence, emprunte d'une certaine nostalgie, est des plus significatives
: Baratier, qui depuis trente ans a ressenti la métamorphose urbaine
comme une oppression, s'échappe du "monde" pour
retourner au quartier de sa jeunesse. Toutes les routes mènent à
Saint-Germain !
Frédéric Hardouin
Titulaire d'un D.E.A. d'études
cinématographiques, Frédéric Hardouin prépare
actuellement un ouvrage consacré à l'œuvre de Jacques
Baratier.
Filmographie sélectiveCourts métrages
Longs métrages
BibliographieAucun ouvrage n'est encore aujourd'hui
consacré à l'œuvre de Jacques Baratier. Aussi, on mentionnera
quelques articles majeurs sur le cinéaste
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mars 2004
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