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Paris vu par Arletty par
Denis Demonpion Amoureuse invétérée de Paris, Arletty incarne
l’actrice gouailleuse de la capitale, le Titi parisien au féminin.
Parmi ses grands rôles, Madame Raymonde et sa fameuse "gueule
d’atmosphère" dans
Hôtel du Nord et
l’inoubliable Garance des
Enfants du paradis.
La Seine était son miroir et Paris sa vieQuoique née à Courbevoie avec des escales à
Belle-Ile le temps des bains de mer, Arletty incarne la Parisienne, taille de
haricot vert et gouaille des faubourgs mêlées. Du canal
Saint-Martin, reconstitué en studio, où, inimitable, elle
immortalisa l'une des plus célèbres répliques du
cinéma, au pont Mirabeau, où elle vécut les
dernières années de sa vie, son empreinte d'artiste indomptable
et de femme affranchie est encore vivace.
Après des débuts au théâtre des Capucines
en août 1919 sur les boulevards - elle a vingt et un ans - et des
années à courir le cachet dans les cabarets, enchaînant les
représentations à raison de deux ou trois le même soir,
Arletty, petite fille de revue, impose son style piquant, libre, nature. Tel
qu'il éclate, pointu et acidulé, dans
Hôtel du Nord.
A l'été 1938, quand Marcel Carné l'engage pour
jouer "Europe" - la future Madame Raymonde de ce petit chef-d'œuvre
troussé -, Arletty n'a aucune garantie de la place qui sera la sienne
sur l'affiche. Et ce malgré son statut de vedette consacré par
son triomphe sur les planches deux ans plus tôt aux côtés de
Michel Simon, dans
Fric-Frac, une pièce sans
prétention sur le milieu, d'Edouard Bourdet.
Atmosphère, atmosphèreQu'importe, elle signe. Elle s'engage pour
Hôtel du Nord, l'adaptation
cinématographique de l'œuvre éponyme d'Eugène Dabit. Ce
roman populiste, paru en 1929, raconte, sans flafla ni pathos, la vie des
petites gens industrieux que l'auteur a longtemps observée dans cet
immeuble de rapport plus ou moins sordide du 102, quai de Jemmapes. Les parents
de Dabit en étaient les propriétaires. Ouvriers et cheminots y
louent un garni à la semaine ou au mois pour une somme modique. La
façade grisâtre donne sur le canal, les péniches,
l'écluse.
Un décor de carte postale, reconstitué au cinéma
par
Alexandre Trauner, qui
imprimera sa marque dans les grands films de Carné avec Arletty, du
Jour se lève aux
Enfants du paradis. Entre le bal du
14 juillet sous les lampions et les repas pris en commun, les jours
s'écoulent, plats, vides, monotones. N'était-ce la
présence de deux couples : d'un côté deux amoureux
éperdus et désespérés qui n'aspirent qu'à en
finir, de l'autre, un "mac" et une
péripatéticienne.
Henri Jeanson, le célèbre dialoguiste, goûte si
peu la romance filée par la blonde Renée (Annabella) et le suave
Pierre (Jean-Pierre Aumont) qu'il inverse l'importance des rôles. Aux
romantiques fleur bleue, trop mièvres à ses yeux, il impose le
duo moins classique et plus saillant du souteneur, Monsieur Edmond (Louis
Jouvet), et de sa "fille" Madame Raymonde (Arletty).
Quand celui-ci s'éprend de Renée, Madame Raymonde en
éprouve un vif dépit. D'un coup de génie, Jeanson imagine
le dialogue échangé par ce duo improbable sur la passerelle en
fer du canal Saint-Martin qu'Arletty ponctue du fameux :
"Atmosphère ?... Atmosphère ?... Est-ce que j'ai une
gueule d'atmosphère ? Puisque c'est ça, vas-y tout seul à
la Varenne... Bonne pêche et bonne atmosphère
!".
Les mots claquent. Cette trouvaille sortie du chapeau de Jeanson,
fécond prestidigitateur du verbe, fait entrer Arletty dans les annales
du cinéma. Tout comme plus tard l'hôtel du Nord, lui-même.
Lorsqu'en 1989, les spéculateurs s'avisent de remplacer l'édifice
décrépit par des appartements de standing, les amoureux du vieux
Paris s'émeuvent. "Autant démolir la tour Eiffel
!", s'amuse Arletty, priée de donner son avis.
Classée monument historique, la façade est sauvée. En
revanche, les studios de Billancourt, où la scène a
été tournée, ne résisteront pas aux pelles des
démolisseurs. Morale de l'histoire : Billancourt n'est pas Paris, n'en
déplaise aux nostalgiques.
"Mon âme de Parisienne"Le nom, la silhouette, le rire d'Arletty se
confondent avec les parfums, les rues, les couleurs de la capitale qu'elle
arpente, seule, les soirs de cafard ou au bras d'un ami quand le cœur lui en
dit. Dès le début de sa carrière, dans son deuxième
film, Un chien qui rapporte, tourné
en 1931 sous la direction de Jean Choux, avec René Lefebvre, elle
incarne là encore une "poule de luxe", tendre et
insolente. Un genre typiquement parisien, qui, du Directoire aux Années
folles, a fait les beaux soirs de la ville Lumière,
réputée haut lieu de perdition. Non sans quelque raison. Cette
fois, sous le nom d'emprunt de Josyane Plaisir, qui est à lui seul tout
un programme, elle promène son petit chien Pantoufle au bois de
Boulogne, un toutou spécialement dressé pour lui rapporter des
soupirants/clients. Aisés, il va sans dire. "J'ai l'corps un
peu vadrouille, ça m'empêche pas d'avoir l'âme
ingénue", réplique Arletty/Josyane, dans cette
comédie légère et démodée. Une
curiosité cinématographique. Le décor recèle
plusieurs œuvres d'art, parties intégrantes de son environnement. Ici,
c'est un tableau de Van Dongen, le peintre par excellence des
célébrités du monde et des demi-mondaines pour qui elle a
pris la pose. Là, une reproduction de la statue de la Liberté
érigée au pont de Grenelle, sur le modèle de celle de New
York.
Tirée d'une pièce de Paul Armont
et Marcel Gerbidon, les dialogues semblent avoir été
écrits pour elle. Tout comme la chanson, composée par
André Sablon, le frère du crooner Jean Sablon, qu'elle fredonne,
sur un air d'accordéon, non sans un fond de tristesse romantique
:
On me trouve un minois mieux que
joli,
Du moins on me le
dit,
Et ce compliment me
ravit.
Il paraît que j'ai un
petit accent
Gentil, drôle et
troublant,
Qui vaut un regard
caressant.
J'ai l'air de voir la vie
en rose
Mais mon cœur rêve
d'autre chose...
Aimer,
sincèrement de mon cœur tendre
Celui qui pourrait me comprendre,
Et s'il le fallait me
défendre,
Aimer, ah je veux
vivement qu'il vienne
Celui qui
bercera la peine
De mon âme de
Parisienne...
L'esprit pétillant de ParisChassés-croisés des cœurs, petites femmes en
quête de l'âme sœur, marlous prêts à succomber aux
charmes des dames, des rires en cascades, à peine de larmes, les
comédies qu'Arletty enchaînent, ces années-là, sont
dans la même veine. A quelques variantes près. Sa filmographie
compte comme ça bon nombre de films
"alimentaires", ainsi qu'elle les qualifie,
lucide.
A chaque fois, l'esprit de Paris, agile,
pétillant, impertinent, est au rendez-vous. Comme il l'est, encore et
toujours, dans La fille de Madame
Angot, la célèbre opérette de Charles Lecocq,
réalisée en 1935 par Jean Bernard-Derosne, assisté de
Henri Calef. Une restitution colorée des anciennes halles - le ventre de
Paris, cher à Zola. Avec ses maraîchers, ses poissonniers, ses
bouchers, ses marchands de quatre saisons, ses bonimenteurs, ses gros bras, ses
couche-tard, ses catins, ses putains. Arletty n'y tient que le rôle
épisodique de Mademoiselle Delaunay, une
"merveilleuse" cocasse au verbe chatoyant, qui ne lui a
pas laissé un souvenir impérissable. Pas plus d'ailleurs que le
film de Marc Allégret, Aventure à
Paris, réalisé l'année suivante et dont
l'assistante n'est autre que France Gourdji, la future Françoise Giroud.
Dans cette suite de numéros d'acteurs qui voient défiler Jules
Berry, Julien Carette, Danièle Parola, Ray Ventura et ses
Collégiens, Arletty campe une provinciale coquette, Rose de Saint-Leu,
à la taille de mannequin et au verbe fleuri. Comme la robe droite
à manches courtes et à encolure bateau orné d'un liseron
géant qu'elle a racheté à la fin du tournage.
Dans ce Paris de l'entre-deux-guerres, où l'on chante pour
s'étourdir, les femmes entretenues, les mâles parvenus et les
rupins d'importance brillent de leur dernier éclat.
Réalisé en 1939 par Bernard Deschamps d'après un
scénario co-écrit avec André Cayatte,
Tempête sur Paris,
rebaptisé après-guerre Tempête, est un peu le signe
prémonitoire de la fin de cette époque leste, endiablée,
hautement déraisonnable. Une fois de plus, attifée de
fanfreluches et de dessous suggestifs, Arletty incarne une chanteuse de
cabaret, Ida Maulaincourt, sur une intrigue librement transposée d'une
nouvelle de Balzac, Farragus.
Le boulevard du CrimeLa déclaration de guerre en 1939, puis le déferlement
des troupes allemandes place de l'Opéra, sonnent le glas de
l'insouciance. Par la grâce de Jacques Prévert, la carrière
d'Arletty, que l'inactivité des premiers mois d'Occupation rend
nerveuse, change de registre. Mais pas de cadre. Paris où elle
emménage face à la pointe de l'île de la Cité, dans
un bel immeuble XVIIIe, garde sa préférence.
Les enfants du Paradis l'arrache
à son vague à l'âme. "On m'a apporté le
scénario un soir quai de Conti. Il était tard, j'ai passé
la nuit à le lire et je me suis dit : je n'ai pas le droit de laisser
passer un film pareil". C'est l'histoire d'une femme, Garance, qui
plaît aux hommes - assassins, acteurs, aristos - mais ne se laisse
émouvoir que par la passion juvénile de Baptiste - le mime
Deburau joué par Jean-Louis Barrault. C'est aussi et surtout la peinture
d'une époque. Le boulevard du Temple au temps de Louis Philippe, ses
foules de braillards et ses cabots magnifiques. Chaque soir, à la plus
grande joie des spectateurs, de sanglants mélodrames se dénouent
dans les théâtres. Le film de Carné, tourné dans les
studios de la Victorine à Nice, doit beaucoup à Jacques
Prévert, scénariste et dialoguiste, qui, mieux que personne, a su
rendre le désenchantement existentiel d'Arletty. On ne sait plus qui
parle, elle ou Garance. Prévert prête à son
héroïne un emploi de théâtreuse aux Funambules, clin
d'œil aux débuts de son interprète aux Capucines. Garance pose
pour Monsieur Ingres, comme Arletty pour Van Dongen, Kisling, le peintre de
Montparnasse, Bérard, le grand décorateur des années 1930
et 1940. La mère de Garance est lingère comme celle d'Arletty...
Constat de cette éternelle célibataire, toujours prête
à un bon mot : "Mes seuls enfants sont de
Prévert".
Hors Paris, point de salutCe chef-d'œuvre, sorti sur les écrans début 1945, sera
le chant du cygne de la carrière d'Arletty. A l'heure de la
Libération, on ne lui pardonne pas sa liaison avec un officier allemand
de la Luftwaffe. Au terme de soixante-quinze semaines de résidence
surveillée dans le château de La-Houssaye-en-Brie, qu'elle vit
comme une mise au ban de la société, malgré les visites de
ses amis, Prévert et Guitry, et de quelques autres, anonymes, Arletty
retrouve les studios. Sans la légèreté d'avant-guerre.
Garance est passée par là. Dans la voix comme dans le regard, la
gravité pointe. Que ce soit en 1949 dans
Portrait d'un assassin avec Eric von
Stroheim, Pierre Brasseur et Jules Berry, ou, deux ans plus tard, dans
Gibier de potence, avec Georges
Marchal et Nicole Courcel. L'air de
Paris, en 1954, montre une Arletty
généreuse au moment de lâcher le
"pourliche" au chauffeur de taxi, mais aussi assagie
dans le rôle de l'épouse de Gabin, entraîneur de boxe. Dans
ce film, Carné offre un magnifique aperçu du Paris des
années 1950 avec l'émergence des épiceries arabes ouvertes
à toute heure du jour et de la nuit comme avec ses tractions avant qui
filent place de la Concorde ou sur les quais. Grâce soit rendue à
Roger Hubert, directeur de la photographie, pour la qualité des
images.
Quatre ans plus tard, Maxime, prénom d'un séducteur
joué par Charles Boyer, cherche sur des dialogues de Jeanson à
renouer avec l'époque révolue du cabaret et du gai Paris. On y
voit le célèbre restaurant Art Nouveau Art Déco de la rue
Royale, Maxim's, et une Arletty, en coquette vieillie, à l'accent
traînant et à la gouaille retrouvée. Mots d'auteur,
aphorismes, calembours, c'est un festival. Un rôle en or pour cette
Parisienne qui, à la ville, tout à son amour de la capitale,
emprunte volontiers à Molière ce cri du cœur : "Hors
Paris, point de salut".
Denis Demonpion
Journaliste à l'hebdomadaire
Le Point depuis 1996 après
avoir travaillé à Paris
Match, l'Agence
France-Presse et Libération, Denis Demonpion a
écrit un remarquable ouvrage consacré à Arletty qu’il a
eu le privilège de connaître pendant les dernières
années de sa vie et dont il restitue merveilleusement la tonalité
de la voix.
Filmographie sélectiveFictions
Documentaires sur Arletty
Documentaires avec la voix-off d'Arletty
Bibliographie
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